Pas étonnant que le Suisse Fred Baillif cite Entre les murs de Laurent Cantet comme « source principale d’inspiration » pour La Mif, son troisième long-métrage de fiction après quelques documentaires et deux travaux (Tapis rouge et Edelweiss Revolution) qui s’appuyaient déjà sur un méticuleux travail de mise en symbiose du réel et de la fiction. Le film a beau se jeter d’entrée de jeu dans la mêlée confuse d’une baston de filles en foyer d’accueil à la manière d’un reportage sur le vif filmé par un caméraman bousculé qui saisit plus les angles morts que le coeur de l’action, puis s’immerger quelques instants après dans une scène de réunion d’éducateurs où chacun prend précautionneusement la parole sous des faux plafonds administratifs blanc cassé, autour de gobelets de machine à café, on ne met pas longtemps à comprendre que ce qu’on a devant les yeux est tout autre chose qu’un documentaire pour la télévision bien fait, et de loin. L’immédiateté qui se dégage de ce film choral est bel et bien le fruit d’un travail tout en intelligence artistique et humaine avec des acteurs non-professionnels (enfin principalement des actrices en l’espèce) proches des situations évoquées (toutes ancrées dans le réel), selon une méthode fondée sur une longue phase d’exercices d’improvisation qui n’altère pas la spontanéité des prestations de chacune, mais semble au contraire permettre à ces jeunes filles de n’en projeter que mieux, avec autant de fureur que de pudeur, tous leurs sentiments mêlés d’adolescentes « en difficulté » dans des personnages aussi vrais qu’elles-mêmes, aussi vulnérables, aussi fougueuses, aussi rétives et aussi viscéralement vivantes – en dépit de la mosaïque de traumatismes familiaux impensables qui ont amené chacune d’elles ici, dans ce foyer. Tout se passe comme si le détour n’en rendait ce cinéma que plus direct – en plus de s’avérer pas à pas, sans aucun effets de manche, superbement ouvragé.

Copyright Joseph Areddy

L’élégance formelle du film, soulignée dans les interludes par les pimpants entrelacs vocaux des Swingle Singers interprétant Bach (groupe auquel appartenait, rappelons-le, Christiane Legrand, soeur de l’immense Michel) et autres morceaux baroques tout en fraîcheur, le catapulte même dans un univers de références cinéphiliques très éloigné de celui que l’abréviation de verlan du titre (la mif = la mille-fa = la famille) tendrait à évoquer. On se prend même à penser à L’Argent de poche, sans savoir dire vraiment si c’est le fait du cadre provincial proche des montagnes de l’action, ou parce que la figure de l’instituteur de Jean-François Stévenin trouve quelques échos dans le personnel encadrant de ce foyer, ou encore pour la structure épisodique du récit choral. En effet, le film procède par chapitres et s’intéresse tour à tour à chaque pensionnaire sans la dissocier de ses camarades, de la mif. À chacune, il dédie sa vignette propre avec sa propre poétique, façonnée sur le caractère et l’histoire de la jeune fille, avec ses cris et ses silences, ses fugues et ses bravades… C’est dans la délicatesse de cette mise en scène à l’écoute des personnages, qui scrute profondément les visages, les regards, que réside la véritable élégance du film. Si la caméra s’intègre souvent au groupe, nous donnant l’impression de faire partie du cercle et des conversations des filles, dans tous leurs lieux de vie des chambres à la salle de bain, elle sait aussi respecter leurs réserves et ne pas envahir un espace intime qu’elles essaient ici de cerner et souvent de (re)conquérir.

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La promiscuité dans toutes ses acceptions, y compris sexuelle, surtout sexuelle, est un fil qui parcourt l’ensemble des vignettes et les relie. Elle hante le franc-parler des adolescentes (à l’âge où le sexe est au centre de leur découverte d’elles-mêmes et de la vie) mais aussi, trop souvent, les traumatismes familiaux qui les ont amenées dans ce foyer. Dans leurs dialogues, elle est la pointe saillante de leurs traits les plus culottés comme de leurs protestations outrées, authentiques ou facétieuses. Elle est au centre d’un incident initial complexe à évaluer, mais qui entraîne néanmoins, c’est forcé, une décision nette de la part des services sociaux. Autour de cet incident, à la faveur de l’effet de kaléidoscope créé par la structure fragmentée du récit, la chronologie des événements se laisse gentiment bousculer, pas trop mais un peu, permettant ainsi de rendre aux vies distinctes qui se retrouvent ici non seulement leur élément dynamique mais aussi toutes leurs facettes, connues ou non connues.

La remarquable justesse du récit est aussi dans cette manière d’appréhender les parcours qu’on suit ici à un moment précis, à un âge précis, sans en avoir toute la généalogie : Baillif ne tente pas de reconstituer cette généalogie, il se garde d’établir fermement des liens de cause à effet psychologiques qui trahiraient les nuances. Ce faisant, il rend également compte avec assez d’exactitude de la position des éducateurs, qui interviennent de manière ponctuelle et disposent d’un appareil de réponses précisément réglementées à des situations qu’il faut bien pouvoir consigner dans des rapports et dossiers mais qui concernent des personnes toutes entières, de êtres humains qui plus est à des moments charnières de leur existence, et en plein développement, qui dépassent donc largement les bords d’un format A4, qui y sont irréductibles – et qui sont par surcroît la raison d’être de l’engagement total, et totalement entier, de ces éducateurs. Ces derniers, comme les filles, savent bien que l’une après l’autre elles partiront, chacune de son côté, et qu’ils ne sont pas leurs parents (« je ne suis pas ta mère », répète consciencieusement une éducatrice à un moment, parce qu’il est important de bien l’établir, sans doute, mais peut-être aussi pour s’en convaincre, pour ne pas l’oublier), mais qu’on le veuille ou non, « c’est la mif ». C’est comme ça, c’est la famille, enfin sans les liens du sang et d’état civil, en trois lettres et en verlan, mais ce n’est peut-être pas plus mal, tout bien considéré, que la « mif » soit l’envers de la famille, en tout cas de ces familles-là, celles des filles, dont le foyer les protège.

Un personnage incarne, comme un ruban de soie parcourant l’ensemble, ce lien invisible et difficile à définir autrement que par cette syllabe en argot. Il s’agit de Lora, la directrice du foyer, une femme infiniment touchante par son sens de l’écoute qui a certainement hérité son énergie inébranlable mais très douce et sa complicité unique avec les jeunes de l’éducatrice aguerrie, Claudia Grob, qui lui prête ses traits. À travers son histoire à elle, dont on ne perçoit que quelques bribes au fil du film (ce sont les filles qui comptent), un balayage temporel permet de restituer la chronologie des chapitres, d’assembler les fragments, de les recoller sans chercher à réparer l’irréparable ou à « remplir » les vides, juste en les enveloppant de cette humanité émouvante qui se trouve aux racines du projet de Baillif (qui a lui-même été travailleur social) et qui est sa destination. Lora a au début, puis de nouveau à la fin, une petite phrase qui dans sa simplicité sincère et tendre, réconcilie la fougue brute qui se dégage du groupe de filles et leur sensibilité à fleur de peau à laquelle répond, sans prétention, le gracieux raffinement formel de ce beau long-métrage : « ils m’ont manqué, vos jurons ». Ça n’a l’air de rien, mais dans ces quelques mots se niche, bien au chaud, toute la polyphonie, parce que ce sont des mots d’amour.

Latido Films

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