Benoît Delépine et Gustave Kervern – "Le Grand Soir"

 Si l’idée de voir Benoît Poelvoorde en punk à chien avec un menu à 19,50 tatoué dans le dos voire la notion même de punk à chien vous amuse, s’il vous est arrivé de fredonner les chansons des Garçons Bouchers en secouant la tête (ou des Wampas, ici présents), si, tout simplement, vous aimez l’humour insolent mais potache de Benoît Delépine et Gustave Kervern, point n’est besoin de vous “vendre” Le Grand Soir : vous sortirez ravi du film et légèrement exalté par son exubérance. Le style du sympathique duo n’a jamais été plus parfaitement débordant de drôlerie et de liberté. Une nostalgie attendrissante demeure mais le film se détache du ton de mélancolie présent dans Mammuth et reste du début à la fin frais et enlevé, ensoleillé et coloré, sans quitter les rails d’une intrigue bien composée et rythmée qui, sous ses dehors provocants, s’adresse bien au plus grand nombre – elle a en tous cas su convaincre le jury de la section Un Certain Regard de Cannes (présidé par Tim Roth), qui a décerné au film son Prix spécial.
L’histoire se passe d’ailleurs là où des gens de toutes sortes vont faire les courses : dans une zone commerciale réunissant des enseignes aux noms tous plus ridicules les unes que les autres, énoncées à la suite – de l’ordre de La halle aux affaires, Le palais du cheveu, Body move… Poelvoorde, un punk cradingue mais plutôt bonhomme qui porte son prénom d’adoption, NOT, tatoué sur le front et déambule flanqué d’un petit chien craintif du nom de 8,6, y migre après avoir quitté le centre ville. Il se rapproche ainsi de la “Pataterie” de ses parents (incarnés par le compositeur Areski Belkacem et la chanteuse Brigitte Fontaine avec toute l’extravagance décalée qu’on lui connaît) et de son frère Jean-Pierre (Albert Dupontel) qui, à l’opposé de Not, a entièrement succombé au lavage de cerveau induit par une société capitaliste sans pitié qu’il a embrassée avec le conformisme le plus zélé. D’ailleurs, le récit s’articule autour du “pétage de plombs” du personnage de vendeur de matelas de Dupontel qui, à force d’essayer d’atteindre les quotas imposés, engoncé dans son costume-cravate, et d’être suivi en permanence par les caméras de surveillance omniprésentes dans l’ensemble de la zone commerciale, finit par imploser, après quoi son frère le convainc d’adopter son style de vie.
Il s’agit bien là d’une vraie comédie, avec sa succession de saynètes savoureuses et son éclectique galerie de personnages – qui donne lieu à de divertissantes apparitions, notamment celles de Gérard Depardieu, Yolande Moreau, Bouli Lanners et même Barbet Schroeder dans des petits rôles dignes de sketches. Les personnages étant d’avance présentés comme caricaturaux, les réalisateurs n’hésitent pas à se faire plaisir et à exalter leurs aspects les plus cocasses pour démultiplier le potentiel burlesque du film. Le public rit de voir Poelvoorde défoncer une pancarte arborant une publicité de nourriture pour chat par solidarité pour son chien, négocier gentiment avec une cliente pour un achat de bière commun, se livrer à des danses scabreuses devant un public inattendu ou encore faire l’andouille devant les caméras de sécurité – d’autant que les vigiles l’ignorent complètement, tous suspicieux qu’ils sont devant le comportement parfaitement étrange du frère “rangé” de Not.
La scène illustre bien l’humour qui traverse tout le film : c’est un humour sans vulgarité ni agressivité qui repose bien souvent sur le potentiel absurde intrinsèque de la réalité présentée, et s’illustre aussi par d’innombrables jolies trouvailles qui participent de la vivacité du Grand Soir et attirent notre regard sur le parfait ridicule de certains situations quotidiennes. Souvent même, le film donne corps à des réflexions goguenardes qu’on peut s’être soi-même faites en silence, et c’est la surprise de les entendre tout haut, et le culot qu’ont les auteurs de le faire, qui fait sourire. Comme son héros punk, absolument inoffensif malgré son look peu recommandable, Le Grand Soir, pour être indéniablement gaucho de coeur, n’est pas un film dénonciateur et vindicatif, c’est un film moqueur bon enfant où une insouciance très pure finit par prendre le pas sur tout le reste (la couverture de La vie devant soi fait d’ailleurs une apparition), où rien ou presque n’est vraiment dérangé ou changé, mais où rien n’est pris au sérieux.
Ce que Le Grand Soir offre en adoptant le regard du punk, c’est un prisme gentiment narquois à travers lequel regarder le monde qui nous entoure, qui n’est pas bien différent de ce qu’on voit ici, malgré les allures de caricature du film, et qui est bien un peu idiot – comme le mariage ringard où les deux frères se faufilent pour siphonner en douce les flûtes de mousseux pendant les discours. L’ordre qui règne dans un lieu comme cette zone commerciale, qui parfois a quelque chose d’un terrain vague, paraît à tout bien réfléchir tellement absurde qu’il ne semble pas qu’il y ait de raisons pour ne pas changer l’ordre des lettres comme nos deux personnages le font et voir le monde comme eux, c’est-à-dire librement – elle est jolie l’idée de regarder à l’horizon et de marcher tout droit vers lui, sans se préoccuper des limites et des barrières.
Delépine et Kervern n’imposent rien. Même leur manière de jouer des excès des différents personnages tient plus du lâcher de lest que de l’argument forcé. C’est qu’ici personne n’est dompté ou tenu en laisse. L’argument est facile mais par exemple, Brigitte Fontaine est filmée dans sa fantaisie la plus parfaitement naturelle. C’est que chacun a le droit à ses attendrissantes différences, à ses aspérités, à ses coups de folie. Le film tend bel et bien en tous points vers une libération (la liberté est d’ailleurs explicitement érigée en condition du bonheur, comme si c’était tout naturel).
Il n’est sans doute pas évident de réunir les gens un soir de semaine pour changer le monde (et on ne saurait les y contraindre), mais infléchir dans un sens aussi libre et joyeux le regard des spectateurs sur le monde est un chouette premier pas. Le Grand Soir se veut avant une expérience vivifiante qui fait de “tous des punks à chien” et verra on l’espère sortir des cinémas des foules de gentils rebelles débordants d’envie d’autodérision.

A propos de Bénédicte Prot

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