Vos paupières sont lourdes, lourdes… sorte de modèle du film-rêve, La Clepsydre agit sur le spectateur comme une séance d’hypnose, et c’est à contrecœur que l’on se réveille de ce merveilleux cauchemar.

Sans aller jusqu’à composer intégralement le texte à l’envers, pour évoquer un univers dans lequel la chronologie est abolie, commençons par la conclusion : La Clepsydre est un chef-d’œuvre. Après Le Manuscrit trouvé à Saragosse et ses temporalités emboîtées les unes dans les autres, la rencontre semblait inévitable, entre Has, cinéaste de la perte de repère, de l’errance au sein d’une réalité qui se dérobe, et l’œuvre de cet extraordinaire auteur du fantastique autobiographique qu’est Bruno Schulz. Fasciné par les défis d’adaptation littéraire, s’il part de la nouvelle titre du Sanatorium au croque- mort il puise tout autant dans Les boutiques de Cannelle, pour explorer l’univers de l’auteur juif polonais, donnant ainsi au film l’aspect d’une accumulation d’histoires.

Copyright Baba Yaga Films

ll restitue parfaitement le climat d’inquiétante étrangeté et d’onirisme existentiel de Schulz, chez lequel les délires du rêve redessinent la mémoire. La Clepsydre raconte l’odyssée de Joseph qui le conduit à pénétrer dans un bien étrange sanatorium pour y rentre visite à son père … mort. Son directeur est en effet parvenu à reculer le temps qui précède la fin, mais dans ces instants suspendus, il n’offre pour toute évasion à ses hôtes que le sommeil. Plongé dans un état de léthargie permanente, l’homme est envahi par ses souvenirs désordonnés, dans un temps disloqué devenu lieu. La Clepsydre est une initiation au rêve et à la mort.

Copyright Baba Yaga Films

Passer d’un décor à un autre, c’est prendre le risque d’être assailli par les mêmes personnages dans un temps différent. Dans un seul espace mental le temps personnel se fond au temps historique mythifié par l’enfance, en un gigantesque chaos. Ramper sous un lit peut mener à l’exploration de nouveaux mondes dans un enchaînement de rencontres : village yiddish des premières années, convulsion des époques entremêlées, personnages illustres mués en figures de cire animées. Sous la frénésie du désordre percent une écriture et une mise en scène d’une précision inouïe

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 La beauté de la peau fait partie du rêve… (capture d’écran DVD © Malavida)

Convoquant tout autant le génie de Chagall que celui de Piranese, il substitue au désert du sanatorium de Schulz un foisonnement baroque, tout en arabesque, une surcharge des lieux envahis par le lierre et le mobilier rococo. Dans une structure onirique digressive basée sur l’éclatement de la narration, La Clepsydre s’emplit de visions merveilleuses et monstrueuses. La Clepsydre est un inoubliable tourbillon d’images fantasmatiques, de cauchemars saturés, une descente surréaliste vertigineuse dans le sanctuaire des rêves.

Wojciech Has – Pologne (1973) – 124′ avec Jan Nowicki, Tadeusz Kondrat, Irena Orska (dvd paru chez malavida)

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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