Wojciech J. Has – "Une histoire banale" . "L’écrivain", "Journal intime d’un pécheur"

Il est des auteurs qu’on regrette de ne pas pouvoir remercier pour l’enchantement que leurs œuvres procurent, et le plaisir que nous avons à les découvrir. W. J. Has fait incontestablement partie de ces cinéastes précieux dont la marque reconnaissable dès les premiers plans suscite (chez moi) une fascination presque alchimique. Comme le voyageur mental du A Rebours de Huysmans déclarant la victoire de l’illusion sur le réel, il serait facile de s’écrier « A quoi bon bouger quand on peut si magnifiquement voyager sur une chaise ?». En effet avec Has, le spectateur se mue en passager à bord d’une œuvre, en route pour une destination inconnue. A ce titre il serait extrêmement intéressant de prendre chaque séquence d’ouverture pour en étudier les similitudes. Ce climat qui aspire littéralement le spectateur, par l’emploi récurrent des travellings latéraux, nous ouvre la porte d’un autre monde, nous y laisse pénétrer comme des intrus, promeneurs parallèles et cachés traversant les rues, glissant derrière les arbres, les murs ou les objets. Comme on regarderait le paysage défiler par la fenêtre d’une diligence, le voyageur est transporté au milieu d’étranges contrées qui tiennent autant de la rêverie que du monde réel. Et lorsque chaque film commence, ce merveilleux moyen de locomotion est déjà en mouvement, en pleine traversée. La puissance de Has tient à cette mobilité immédiate, cet horizon qui se présente d’emblée à nous mouvant, flottant dans un refus de l’immobilité. Ainsi dans ses trois avant dernières œuvres que sont Journal intime d’un pécheur, Une histoire banale ou L’Ecrivain, la magie, une fois de plus, opère instantanément.
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La séquence d’ouverture d’Une histoire Banale ne viendra pas démentir cet art de créer une atmosphère dans un rythme hypnotique et de planter un décor. Nous entrons par une porte dans une pièce sombre : la caméra passe derrière les fauteuils, s’arrête sur les objets, sur une rose fanée posée sur un bureau, tandis que la voix mélancolique du héros sexagénaire énumère les déceptions de son existence, témoignant d’une fin qui déjà s’approche. Tic tac de l’horloge, vision de corbeaux par la fenêtre, cette magnifique entrée en matière par la majesté visuelle et narrative expose à la fois les enjeux d’une esthétique et d’une intrigue. Adaptée d’une nouvelle de Tchékhov, Une histoire Banale évoque en effet la crise existentielle d’un vieux professeur prenant brusquement conscience à l’aube de sa vie des mauvais chemins qu’il a pris, de la supercherie sociale et du caractère dérisoire de l’ascension sociale et de l’ambition. Au sein de cette famille de la bourgeoisie russe qui court vers la ruine, il ne sent plus ni mari ni père et observe d’un regard cruel et distancié sa femme autoritaire, pétrie de conformisme et sa fille superficielle qu’il faut marier, courtisée par un professeur de violon atterrant. Alors que ses rapports – vus d’un très mauvais œil par son épouse – avec une jeune actrice qu’il a élevé comme sa fille constituent son seul échappatoire, il sent renaître en lui un sentiment depuis longtemps disparu, un lien avec la vie qu’il semblait avoir coupé…. Ecœuré par le monde, le professeur s’aperçoit qu’il a fait fausse route, qu’il a troqué le sensible et l’humain contre le rationnel, la conscience et la science. Le drame se double dans Une histoire banale d’une distance ironique que crée le contraste entre la posture sociale silencieuse, l’apparence, et le vacarme de sa voix intérieure et son incroyable virulence des mots, son jugement impitoyable à l’opposé du calme olympien de son attitude. L’entendre penser « Décrire le dîner est aussi dégoûtant que le manger » alors que son visage ne laisse passer absolument aucune expression, lors d’un repas, quintessence des conventions, des banalités d’une classe sociale, relève d’un humour noir rageur dans lequel le malaise individuel stigmatise le malaise social et familial.
Une histoire banale évoque l’attirance de deux êtres brisés, aimantés par leurs fêlures et leur inadaptation. La conscience éveillée de la jeune femme réveille la conscience du vieil homme. « Vous avez ouvert les yeux, vous avez vu ce que vous n’aviez pas voulu voir » confie l’héroïne. Cette rencontre de deux âges illustre pour le professeur la prise de conscience à travers le visage de l’autre de son absence de révolte. Ame meurtrie, fissurée, Katarzyna incarne la jeunesse qu’il n’a jamais connue, lucide, empreinte du feu de la rébellion et du refus, éveillée au désabusement et à la lucidité du désespoir, lorsque lui était au même âge soumis à ses rêves de carrière, son intégration sociale, sa foi en le progrès, le monde et la science. « Je te regarde et j’ai honte d’avoir été heureux. Tu ne seras pas calme ta vie durant » Le tragique d’Une histoire banale provient du décalage temporel, du fantasme d’une renaissance impossible, de pouvoir revivre sa vie différemment, rebelle et réveillé. Leur désespoir commun dans leur conception des choses donne un élan de vie à Katarzyna là où, au contraire pour le professeur, il annonce la fin, le renoncement, la résignation. Les relations entre Katarzyna et le professeur sonnent comme une évasion, hors du monde, hors du temps. Leur compréhension passe par le silence des yeux, comme une osmose féérique. Qu’ils soient volés ou plongés au-dedans d’eux-mêmes, les regards semblent les seuls rescapés de la pensée, figures d’élévation entre la beauté, la résistance et la mélancolie. Has met en abîme cette tragédie dans laquelle l’un devient le reflet de l’autre, en multipliant les plans de miroirs alors que les ocres et les bleus de la photo hypnotique donnent un peu de lumière à la pénombre éclairant délicatement les visages cachés dans l’obscurité. L’envoûtante partition de Jerzy Maksymiuk déjà auteur de la musique de La Clepsydre et qui signera celle des Journal intime d’un pécheur et de L’écrivain, contribue à cette sensation somnambule dans laquelle la tristesse, la compassion et les tourments se mêlent aux moments suspendus par la grâce. Has n’a peut-être jamais été plus près de ses personnages et livre l’un de ses films les plus émouvants, l’un des plus bergmaniens également, entrainé par un rythme dépressif et saturnien. La naissance du sentiment amoureux y génère à la fois la pureté de la communion et la cruauté de l’impossible, dans une belle échappée qui a le goût de l’éphémère.
Avec sa réflexion sur les mécanismes et les vertiges de l’écriture, L’Ecrivain est, parmi les œuvres de Has, celle qui parsème le plus de graines autobiographiques ; par l’entremise de l’univers mental de son héros Has s’y dévoile plus que jamais, livrant son propre rapport à l’art et à la création, opérant une mise en abîme de son travail de cinéaste. Les mécanismes du surgissement de l’imaginaire par glissement du réel n’y existent plus seulement en tant qu’atmosphère, sensibilité innées et choix esthétiques mais fournissent le sujet même de son film. Qu’est ce que la création, qu’est ce qu’un auteur au sein d’une époque troublée, comment l’œuvre naît des profondeurs et des fantasmes du « moi », d’où vient l’inspiration et comment naît la fiction ? L’une des grandes surprises de L’écrivain provient de l’attaque ouverte du totalitarisme pour un cinéaste qui s’est toujours juré apolitique et désengagé ; il y fait preuve d’une virulence assez forte abordant entre autre de manière particulièrement subversive le thème de la judéité en Pologne, alors qu’en 1985 le pays est en pleine période communiste sous le joug de Jaruzelski. L’écrivain et son héros ne cessent de naviguer entre deux eaux, entre la réalité de l’homme et la fuite onirique du créateur, l’écriture opérant une forme de fusion des deux. Emprisonné au début de la guerre de 1914 pour avoir écrit un pamphlet anti-gouvernemental Rafal est aspiré dans un engrenage absurde d’accusations qui vire à un délire évoquant immanquablement Kafka. De rencontres pittoresques en rencontres pittoresques, vécues ou rêvés – médecin accro à la drogue au prêtre assassin et autres marginaux errants – qui fournissent matière à son roman, il vit son enfermement comme un champ d’expérimentation tout en s’exposant au danger de l’aliénation. Le mystère plane dès les premiers plans, le décor de la prison devenant par excellence le seuil du fantasme, d’où cette construction en huis-clos dans lequel toutes les vues sur l’extérieur sont des voyages intérieurs. Adapté par Wladyslaw Terlecki de son propre roman, L’écrivain se regarde justement comme on lit un livre, entraînant de scène en scène comme on tourne des pages. Les dialogues ciselés dans une langue admirable éclairent de façon troublante l’œuvre de Has : « La révolte contre le rêve est une impasse ». Les rapports avec le spectateur/lecteur y sont également abordés, un spectateur que l’on ne doit pas « assoupir » mais dont on doit « faire fuir le sommeil ». Avec son écriture sur le fil, Has apparaît une fois de plus avec L’écrivain comme l’un des équivalents cinématographiques des écrivains du rêve et de l’imagination vagabonde, comme le furent Marcel Béalu, Michel de Ghelderode ou Leo Perutz. Le rapport avec le sentiment intime, cette interprétation des profondeurs du moi avec l’évasion de la réalité, évoque immanquablement cette autobiographie onirique de l’œuvre de Schulz dont Has tirera La Clepsydre. Si l’on devait rapprocher L’écrivain d’une œuvre en particulier, ça serait sans doute du Désert des Tartares de Buzzati. Même personnages en attente d’un événement qui n’arrive pas, figure de l’invasion au dehors. Dans chaque cellule se joue la condition humaine : « Vous ne vous révoltez pas contre votre condition ? » lance d’ailleurs l’un des protagonistes. L’homme est sa propre prison et lorsque surgit l’idée d’être libéré, c’est pour ajouter : « vous êtes bien pressé de l’être, ça n’en vaut pas la peine ». La prison est un microcosme, une figure du monde, et tendrait à se métamorphoser en un lieu protecteur alors que le chaos s’étend au dehors.

Tandis que le spectateur entame un nouveau voyage, comme un observateur caché dans un cimetière immergé dans la nuit bleutée éclairée par quelques lanternes, une voix sépulcrale retentit : « Malheur à la terre et malheur à la mer, car Satan est descendu sur nous ivre de rage sachant qu’il dispose de peu de temps. ». Ainsi débute Journal intime d’un pécheur. Séquence d’ouverture étourdissante dans laquelle la poésie du verbe se mêle à celle de l’image. Les trépassés se lèvent lentement et marchent, hagards, le regard tourné vers la lune. Dans cette balade au pays de morts et des arbres déchirés par le crépuscule, l’univers pictural de Friedrich n’est pas loin. Le terrifiant roman de James Hogg dont est tiré le film évoquait la manière dont un jeune étudiant se laissait happer malgré lui par le Mal. Sous les traits d’un ami bienveillant, le diable le conduit à commettre les crimes les plus abominables en le persuadant du bien fondé de ses actes. Il s’agissait d’une magnifique réflexion sur les rouages du Mal et sa capacité à se travestir sous toutes les formes les plus légitimes, les plus reconnues socialement, les plus intouchables. Aux ténèbres de Hogg, Has préfère une atmosphère presque picaresque, pleine de truculence, de rencontres dans des auberges, de constats d’adultère, de duels nocturnes. Il croque les caractères de manière ouvertement archétypique, n’hésitant pas à verser dans la caricature à la Hogarth voire le vaudeville, dans des situations outrées à dominante anticléricales qui tiennent de la fable. Il paraît indispensable d’évoquer Zulawski dont Le diable était une adaptation inavouée de Hogg. Etonnant de constater que deux cinéastes polonais aient été fascinés par la même œuvre. Dans un style plus rugueux, plus hystérique plus épileptique que Has, Zulawski mettait également en scène un être qui par sa force de persuasion inouïe entrainait le héros dans l’enfer de son propre raisonnement, mais c’était pour le cinéaste de Possession un prétexte pour y démontrer le chaos universel. Has reste quant à lui dans une constante élégance formelle et donne à son Confession d’un pécheur l’allure d’une étonnante rencontre entre le baroque polonais luxuriant, foisonnant, mordoré et le gothique anglais le plus sombre. Mais, le point de jonction entre l’Ecosse et la Pologne se fait par la même prégnance de la religion, le même poids du péché avec en filigrane l’idée que ce sont probablement les officiels garants des lois terrestres et divines qui commettent le plus de crimes, transformant le monde en gigantesque trompe l’œil d’où il est devenu impossible de « voir le péché là où il est.. ». Tirant son héros non pas vers le haut, mais vers les profondeurs de l’abîme, avec ce roman d’initiation inversé, .c’est la première fois que Has aborde aussi frontalement un fanatisme religieux qui se donne tous les aspects du bien en affirmant sa légitimité divine : « c’est un dessein du ciel » répète le corrupteur. Dans Journal intime d’un pécheur, le diable peut non seulement prendre n’importe que visage mais vous déposséder de votre identité : « On dit que vous vous promenez bras dessus bras dessous avec le diable sous telle ou telle apparence et qu’il prend souvent votre figure ». Il est évident que c’est cette attaque du fanatisme de Hogg qui intéresse le plus Has, même si lui troque la noirceur extrême d’un roman terrifiant contre une ironie constante. Has préfère se moquer de la voie du Mal choisie par son personnage et de sa plongée dans l’erreur. Il en fait un pauvre pantin manipulé à loisir et tentant de se débattre, de se libérer trop tard. Journal intime d’un pécheur brille également par la singularité de sa narration. Si le roman de Hogg était en grande partie constitué du manuscrit écrit de la main du pauvre héros et trouvé dans sa tombe, Has a l’idée brillante d’assigner aux seuls morts le droit de raconter leur histoire sans la trahir : le cadavre reprend vie et prend la parole, le temps de se remémorer ses aventures. La « confession » est chez Has orale, rappelant ici la narration du conte propre au Manuscrit trouvé à Saragosse, dont Journal intime d’un pécheur est probablement le film le plus proche, en particulier dans son va-et-vient présent / passé et ses strates temporelles. Journal intime d’un pécheur s’immerge dans un monde des morts, dans lequel la vie qui continue de se poursuivre, comme une matérialisation fantastique et symbolique de la mémoire qui reste et se perpétue dans l’éternité – et par extension de l’immortalité de l’écriture et de l’Art. Et le film de se clore comme il avait commencé, dans la mélodie d’une phrase à la signification mystérieuse, incantatoire, indicible « La mer rendit les morts qui étaient en elle. La mort et le séjour des morts rendirent leur mort et chacun fut jugé selon ses œuvres ». Plus que jamais Journal intime d’un pécheur témoigne de la grande obsession de Has pour le temps, temps immuable, temps circulaire, temps infini, temps individuel, temps du rêve mêlé au réel. Has rend au fantastique toute sa dimension réflexive et métaphysique, non pas avec didactisme mais par une démarche poétique magistrale passant intégralement par la magie de l’image et de la vision ensorcelée.

  

Une histoire banale (Pologne, 1982) de W. J. Has, avec Gustaw Holoubek, Hanna Mikuc, Anna Milewska.
L’écrivain
(Pologne, 1984) de W. J. Has, avec Wojciech Wysocki, Gustaw Holoubek, Janusz Michalowski
Journal intime d’un pécheur
(Pologne, 1985) de W. J. Has, avec Piotr Bajor, Maciej Kozlowski, Hanna Stankowa.
Dvd édités par Malavida

Extraits :

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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