Sergio Corbucci – "Il Mercenario " (DVD)

 

 

 

Une femme nue allongée à ses côtés, à peine tiré du sommeil, Paco Roman, le révolutionnaire ingénu, s’adresse en ces termes à l’aventurier sans scrupule Sergei Kowalski, qui vient de lui craquer une allumette sur le pied :

« Dis donc, toi qui sais tout, explique-moi une chose. Ça veut dire quoi, faire la révolution ?
– C’est difficile à expliquer. La tête, c’est les riches, les chefs, ceux qui font travailler les autres. Les fesses, c’est les pauvres, la partie basse. La révolution vise à l’unité. Réunir le haut et le bas.
– Mais comment peut-on réunir la tête et les fesses ? C’est impossible, comme tu le vois, il y a le dos qui sépare les riches et les pauvres.
– Je vois. Je suis avec les pauvres ! »

L’approche que fait Sergio Corbucci de la révolution mexicaine dans la trilogie qu’il lui consacre, et dont Il Mercenario constitue le premier volet, est à l’image de cette réplique. Le cinéaste opère d’emblée une prise de distance désabusée, se défiant de toutes les idéologies, montrant l’inanité de toute révolte. Corbucci plonge dans l’ironie, métamorphosant la tragédie historique en farce absurde et burlesque.

Réalisé en 1968, soit la même année que son noirissime Grand Silence, Corbucci choisit contre le désespoir la truculence des péripéties, renvoyant le western aux sources du récit picaresque, à l’héroïcomique qui préfère au sérieux l’art du contrepoint. Il se moque de ses personnages, persifle l’idéal révolutionnaire, raille les utopies collectives, mais qu’on ne méprenne pas, l’ironie, loin d’exclure le point de vue critique, est une subversion qui l’intensifie dans la dérision. Elle pose un regard presque mélancolique sur la notion même d’insurrection, pour une issue immuable … le mieux étant toujours d’en rire, d’un rire libérateur et sans illusion, à travers lequel, l’air de rien, le cinéaste traite de l’éducation des masses et des faibles – les pauvres paysans illettrés manipulés à loisirs, ne sachant pas vraiment ce qu’ils combattent et le but de leur révolte, s’engageant dans une lutte contre propriétaires terriens et pouvoir vouée à l’échec. Comble de la dérision, traqué, Paco Roman troquera l’habit de révolutionnaire contre le déguisement de clown, passant du statut de révolté à celui de saltimbanque destiné à faire rire le public. Mise en abime ?

Insensiblement, sur un ton mineur qui s’empare de la réalité pour en faire la satire, Corbucci donne libre court à sa veine la plus anarchiste. Haut en couleur, Il Mercenario parvient à conserver jusqu’au bout la gaieté de la fable, punissant les méchants et sauvant les braves, l’aventure trépidante prenant toujours le pas sur la crédibilité de la situation et le réalisme historique. Dans Companeros et Mais qu’est ce que je viens foutre au milieu de cette révolution ?, le discours s’assombrira et la démythification se creusera encore un peu plus, érodera l’héroïsme, transformant ses courageux téméraires soit en Don Quichotte suicidaires, soit en marionnettes piégées malgré elles dans le chaos. Scènes obligées de fusillades, de guet apens, de suspense de pelotons d’exécutions et de bagarres dans la boue… Il Mercenario est fidèle aux codes du western spaghetti, une relation triangulaire sur le mode du 2+1, soit deux faux amis/ennemis et une véritable incarnation du mal, élabore un trio antinomique symptomatique de trois idéaux opposés : un baroudeur solitaire tout en décontraction et en insensibilité – en apparence – joué par le toujours aussi charismatique et pince sans rire Franco Nero, un naïf péon s’imposant meneur de la révolution sans comprendre pourquoi (Tony Musante à contre emploi), et un impitoyable bandit efféminé qu’incarne un Jack Palance particulièrement savoureux. Comme deux couleurs opposées qui finissent par être complémentaires, Sergei et Paco ne cessent d’échanger leurs rôles et leurs caractères, s’entraidant et se trahissant au cours du film dans une dimension quasi sado masochiste nourrie de la fascination qu’ils exercent l’un pour l’autre.

 

Sous la légèreté perce l’amertume de la réflexion – intrinsèque au cinéma de Corbucci – sur le rapport entre l’individu et le destin collectif, la prise de conscience de son rapport à l’autre et à la masse, à travers le personnage très ambigu du mercenaire Franco Néro qui a fait du cynisme et de l’égoïsme une carapace de survie. « Pauvre Paco, tu es devenu un idéaliste, sache que l’idéalisme mène tout droit au cimetière » se dit-il à lui-même. Sergei illustre également une double figure récurrente du western zapatiste, celle de l’étranger qui vient profiter des troubles du pays (O’Cangaceiro, El Chuncho) et spéculer où il y a de l’argent à prendre, l’homme instruit confronté à la naïveté de l’humble insoumis dont le plus bel avatar demeure probablement le duo du sublime Le dernier face à face de Sollima. Mais contrairement à Sergio Sollima, tout aussi à l’aise avec les gangsters urbains (Revolver) qu’avec les bandits d’honneur (Saludos Hombre), pour donner libre court à sa virulence anarchiste, c’est bien dans le western que Sergio Corbucci excellera toujours, livrant dans les années 1970 parmi les plus belles œuvres du genre. Porté par une musique rutilante de Morricone, dans une superbe utilisation de l’espace qui culmine lors du duel dans l’arène, Le mercenaire reste une œuvre ludique, théâtrale avec ses personnages baroques, aux traits marqués et symboliques, tenant quasiment de la commedia Dell’arte, et jouant la vie comme sur une scène.

 Après Far West Story et Navajo Joe il y a quelques mois, Wild Side poursuit donc son édition des Sergio Corbucci en dvd, en espérant la réédition dans sa version intégrale de Companeros et celle de Mais qu’est ce que je viens foutre au milieu de cette révolution ?. Comme souvent chez Wild Side, le transfert est superbe et l’édition bénéficie des versions anglaise, italienne et française. La présentation de Jean-François Giré, seul véritable supplément est on ne peut plus communicative et constitue la meilleure promotion qu’on puisse faire de l’excellent film de Corbucci.

El Mercenario (Italie, 1968) de Sergio Corbucci, avec Franco Nero, Tony Musante, Jack Palance
Edités par Wild Side

 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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