Sergio Corbucci/ Giovanni Fago – "Navajo Joe/ Far West Story /O’Cangaceiro"

Wild Side ressort ce mois ci en copie restaurée trois westerns spaghetti, deux Sergio Corbucci, Navajo Joe et Far West Story, ainsi que O’Cangaceiro de Giovanni Fago. L’occasion de revenir sur un genre réduit peut-être un peu facilement aux associations Léone/Eastwood et au divertissement d’aventures.

Navajo Joe fait plus office de curiosité au sein de la filmographie de Sergio Corbucci, que de joyau à redécouvrir. Réalisé en 1966, soit la même année que Django, il met en scène un jeune navajo avide de venger sa femme assassinée par Duncan, ignoble chasseurs de scalps parcourant le pays et terrorisant une petite ville pour récupérer l’argent caché. Rien de très original sous le soleil de plomb: attaque de train, cavalcades, filles de saloon au grand cœur sont de rigueur avec à la clé traîtrises, coups de théâtre et doubles jeux. Navajo Joe baigne en plein archétype du western spaghetti : le jeune rebelle aux tirades pince sans rire donne la réplique à un méchant particulièrement méchant auquel Corbucci tente néanmoins d’apporter une touche de complexité en soulignant son passé tourmenté. Certes, le cinéaste y affiche ses thèmes fétiches – figures de la vengeance, propension à la défense des minorités et des faibles, lâcheté des villageois, vision d’une classe dominante et bourgeoise symbolisée par des banquiers sans scrupule et le règne de l’argent – mais, au gré d’une œuvre purement manichéenne qui, si elle se suit sans déplaisir n’apporte rien au genre. Alors qu’elle se voudrait primitive, la musique de Morricone avec ses chœurs stridents hurlant des « Navajo Joe, Navajo Joe » donne une curieuse tonalité de kitsch exotique qui ne fait qu’en ajouter à la couleur locale artificielle de l’ensemble. Les indiens peints au cirage le disputent aux mal-rasés patibulaires. Le grand requiem blanc que sera « Le grand Silence » est donc loin et ce Navajo Joe pas assez sombre ne cherche jamais à dépasser son aspect illustratif, ce qui fait à la fois son charme désuet et ses limites. En effet, le cinéma de Corbucci tire justement sa puissance d’une forte propension à la démythification, à faire passer les archétypes du western à l’épreuve du réel. Or Navajo Joe n’a ni la distance ironique d’un Companeros ni le pessimisme tragique du Grand Silence. De plus il un acteur possédant suffisamment de charisme pour incarner ce héros qui échappe à tous les pièges des salauds, et la présence d’un jeune Burt Reynolds peu convaincant dans le rôle titre, mimant Eroll Flynn dans Robin des bois en gambadant dans les plaines, classe Navajo Joe au rang de divertissement parfaitement inoffensif.

C’est toute la différence avec Far West Story, film d’aventures tenant au moins autant de la comédie italienne que du western et dont le premier atout réside justement dans son interprétation, dominée incontestablement par un Tomas Milan exubérant, littéralement déchaîné. Si 1972 sonne le déclin d’un genre qui a déjà vu passer les premiers Trinita, loin d’aboutir à une comédie « lourdaude », le tandem de choc débouche ici sur un humour décalé, cynique voire franchement morbide. L’argument est simple : le bandit Trigado (Milian) est inlassablement poursuivi par le Shériff Franciscus (un Telly Savalas étonnant entre froideur et fragilité). Son destin croise celui de Sonny, la fille du croque mort fraîchement décédé, qui devient malgré lui son acolyte et suit dans son périple ce rustre misogyne et grossier qui la traite comme un animal … Dans Far West Story flotte un parfum d’absurdité à la Buzzati dans lequel les personnages, tels des pantins aux mouvements mécaniques, continuent de vivre machinalement, n’attendent rien, s’entretuent vainement, se poursuivent dans un burlesque si répétitif qu’il en devient amer. L’humour parfois sinistre exclut toute empathie. La mort y est désamorcée, expédiée, comme un gag macabre comme lorsque Milian pend son poursuivant en l’attrapant du haut d’un arbre. Les personnages y semblent perdus, motivés par une quête vers le rien. Le bandit trouve sa raison d’être dans la présence d’un poursuivant, qui ne vit que pour sa traque. Quant à la jeune femme, elle n’existe que par sa fascination – muée en amour – pour une crapule de légende qui lui sert de modèle. Chacun a besoin de l’autre pour s’incarner. Il en découle sous couvert du rire une tristesse et une distance qui dépassent assez largement le cadre de la comédie-western. Le Shérif, dans sa quête véhémente et absurde, est un pitoyable poursuivant, de plus en plus diminué, qui élimine d’emblée toute risque de manichéisme. Il n’y a plus de Mal à combattre ni de Bien à défendre. Le couple Milian/Georges instaure un rapport dominant/dominé qui ne cesse de s’inverser : totalement soumise, traitée comme une esclave par un Milian se livrant à un époustouflant numéro de machisme et de cynisme, la jeune femme naïve et amoureuse opère une lente reconquête de son indépendance qui lui permettra d’échanger la place d’esclave contre celle du maître. Ce rapport de force constant qui dresse un constat cruel de la relation humaine n’est pas sans rappeler la vision d’un Polanski déjà fort influencé par Beckett dans « le gros et le maigre ». Chacun est toujours l’animal de l’autre, toujours avide tenir sa laisse. Far West Story opère une démythification universelle qui n’autorise aucun héroïsme. La fin des légendes semble aller de pair avec celle du genre. Le film se termine comme il avait commencé, avec ses personnages continuant d’avancer sans jamais sortir du cercle, de se poursuivre indéfiniment, de s’affronter dans le désert, décor de leur vide existentiel.

O’Cangaceiro, l’immanquable du trio, est quant à lui un magnifique témoignage de la dimension politique de ces œuvres populaires dont le message ressemblait parfois à une véritable incitation au soulèvement populaire. « Ils ont tué ma vache ». Splendide de candeur, la phrase que prononce le héros d’O’Cangaceiro en guise d’explication à la naissance de l’insurrection, résume à elle seule la fissure d’une âme pure, ou comment la révolte naît dans le cœur d’un pauvre péon, s’improvisant du jour au lendemain hors-la-loi : contre le pouvoir, l’église, les propriétaires terriens, et tout ce qui ressemble à la domination d’une classe sur une autre. Au contact de l’horreur et de l’injustice l’innocent, le simple d’esprit peut se métamorphoser en bête sauvage. Après le massacre de son village, Espedito est sauvé par un étrange ermite qui le convainc de sa mission divine de rédempteur du monde pour combattre le Mal dominant et défendre les opprimés, la croix dans une main l’arme dans l’autre. Sur son chemin il rencontrera un jeune ingénieur hollandais – au service du gouvernement et donc des dominants – chargé de négocier l’exploitation des gisements de pétrole qu’il a découvert. Inspiré d’un célèbre film brésilien de 1953 portant le même titre, O’Cangaceiro s’inscrit dans un contexte historique précis : l’univers des cangaceiros, ces bandits d’honneur brésiliens qui sévirent dans le nordeste brésilien des années 20 jusqu’aux années 40. L’admiration de Giovanni Fago pour le cinéma brésilien est évidente au point d’animer son œuvre – qui n’a que peu de chose à voir avec le western – d’un rythme particulier et de la plonger dans une atmosphère qui échappe à toute tentation d’exotisme et de couleur locale. Le paysage du Sertao en ajoute à ce climat d’étrangeté et de dépaysement, propice à la sueur et à la folie des hommes, celle même qui va animer son héros. Espedito l’ignorant, endosse l’habit de la révolte, comme un acteur, se prenant naïvement au jeu, se retrouvant brusquement grand meneur mystique de bandits révolutionnaires. Cette incarnation passe obligatoirement par un costume, la célèbre panoplie carnavalesque des cangaceiros avec leur grand chapeau de cuir à étoiles, leurs habits brodés et leurs cartouches en bandoulières. Illuminé, assassin, saltimbanque menant sa troupe et soutenu par la population, Espidito ne cesse d’engendrer un trouble d’autant plus prégnant que c’est à nouveau l’incandescent Tomas Milian qui donne chair à son personnage, à jamais indiscernable, oxymore vivant, il ne cesse d’éveiller des sentiments contraires. Naïf et indomptable, fragile et brutal, il renferme l’esprit de l’enfant et le cœur du tueur. Comme hypnotisé, possédé par son rôle, il poursuit la tache qu’on lui a dicté tant qu’elle fonctionne, poussée par la liesse collective et la puissance de sa propre légende. A travers ce portrait d’un demi fou jeté dans un mouvement d’action pure évacuant la raison, connaissant les objets à exterminer sans en avoir défini le but, persuadé qu’il doit lutter sans jamais savoir pourquoi, Giovanni Fago présente une facette absurde de l’esprit révolutionnaire non maîtrisé, non canalisé. Si O’Cangaceiro résonne comme un appel à la rébellion, c’est allié à une conception quasi marxiste d’une éducation des masses propre à coordonner le mouvement et éviter les risques de manipulation dans laquelle le héros va d’ailleurs tomber. Révélatrice est à ce titre, la magnifique scène où Helfen se voit sommé par Espedo de lui lire un roman à haute voix jusqu’au matin, et que la brute illettrée qui ne connaît que la bible s’ouvre ainsi à d’autres sphères ; sans le savoir, par ce médium il apprend à s’éveiller à la spiritualité du monde et à la beauté du mot. Aussi O’Cangaceiro raconte deux renaissances à travers deux prises de conscience. Helfen s’aperçoit qu’il est du côté des exploitants, des privilégiés et des vrais tueurs de peuple. Espedo se réveille peu à peu de sa torpeur meurtrière en découvrant l’inanité de sa révolte. Tous deux n’ont cessé de se laisser imposer leur fonction. En concevant soudainement l’urgence de couper les ficelles, ces marionnettes entrevoient leur liberté individuelle. Le film de Giovanni Fago constitue un parfait exemple de la force subversive du populaire italien des 70s, et appartient à sa veine anarchiste à l’instar des œuvres de Damiani ou Sollima qui avec El Chuncho ou Le dernier face à face employèrent le western comme un vecteur de subversion et de reflet de la société de leur époque. L’interprétation de Tomas Milian anime le très beau O’Cangaceiro d’un souffle épique et tragique. Tel un personnage de la Comedia Dell’arte, Espedo, le héros ravageur de cette révolution héroï-comique, exalte le rire de l’insurrection, la colère de la mascarade.

Comme la plupart du temps chez Wild Side, les copies permettent de découvrir les films dans les meilleures conditions possibles. Pour ce qui est des Corbucci, à chaque œuvre s’ajoute une intéressante présentation de Jean-François Giré, qui la recadre au sein de l’histoire du western spaghetti, évoquant la carrière de Corbucci et de ses acteurs ainsi que la dimension subversive du genre. Le meilleur des films bénéficie des meilleurs bonus. Ainsi, avec le deuxième dvd de bonus de O’Cangaceiro, dans « Le western fait sa révolution » Jean-François Giré, Jean-Baptiste Thoret et Noël Simsolo parcourent l’histoire du western révolutionnaire, en dégage les thématiques principales, et s’accordent pour dire qu’il s’agit d’un des grands genres politiques, qui faisait passer par le divertissement grand public des messages extrêmement contestataires proches de l’extrême gauche italienne. Ils évoquent la force critique d’un Sollima, d’un Damiani, ou d’un Léone et insistent sur le tribut que doit le western américain des années 70 à son cousin italien. Les bonus achevés, nous n’avons qu’une seule envie : se replonger dans les œuvres citées, de Companeros à El Chuncho, en passant par Il était une fois… la révolution. Le western spaghetti reste, dans ce qu’il a de meilleur, comme un art rebelle criant son refus par la bouche de ses héros magnifiques dont le plus fidèle représentant demeurera sans doute l’immense Tomas Milian.

Navajo Joe (Italie, 1966) de Sergio Corbucci, avec Burt Reynolds, Aldo Sambrell
Far West Story (Italie, 1972) de Sergio Corbucci, avec Tomas Milian, Susan George, Telly Savalas
O’Cangaceiro (Italie, 1970) de Giovanni Fago, avec Tomas Milian, Ugo Paglia, Eduardo Pajardo.

Edités par Wild Side

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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