Allez, je parie que nous vous manquions déjà. Revoilà donc notre petite sélection de Blu Ray et de DVD de fin Octobre à Novembre…
 
Barbara (Allemagne, 2012) de Christian Petzold – dvd et blu ray édités par Pyramide Vidéo
La grande réussite de Barbara, sixième long-métrage de Christian Petzold, décidément l’un des plus talentueux des cinéastes allemands apparus depuis une douzaine d’années, c’est qu’il est à la fois une évocation troublante de ce que fut l’ex-République Démocratique Allemande mais aussi, et même surtout, un superbe portrait de femme. Peux-être ce portrait ne serait-il pas réussi sans celle qui lui donne corps (et âme), Nina Hoss, décidément la muse de Petzold, puisque Barbara est leur cinquième collaboration après Dangereuses rencontres (pour la télé allemande), Wolfsburg, Yella (dans lequel elle interprétait déjà le rôle-titre, ce qui en dit assez long sur l’importance que Petzold lui accorde dans son cinéma) et Jerichow. La comédienne restitue en effet à merveille les tiraillements et les mystères de cette femme qui semble prête à tout pour abandonner sa vie de l’Est pour l’eldorado fantasmé de la R.F.A., à tout sauf à renier en elle toute trace d’humanité et de compassion pour son prochain. Et de fraternité, une valeur finalement peut-être plus présente de l’autre côté du Mur, où la méfiance de tou(te)s contre tou(te)s régnait pourtant en maître.
Le rapprochement avec La Vie des autres, de Florian Henckel von Donnersmarck, est évidemment tentant. Mais les deux films ne traitent finalement que superficiellement du même sujet (la vie à l’Est) et leur propos comme leur traitement sont bien différents. Pour utiliser une métaphore musicale, le film de von Donnersmarck est peut-être mieux « produit », plus léché, quand celui de Petzold serait davantage « lo-fi ». Mais il sonde sans doute plus profondément l’âme de ses personnages et sa fin, pourtant sans aucun lyrisme exacerbé, s’avère plus déchirante. (C.C)
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Le transfert est irréprochable et deux beaux suppléments viennent enrichir la vision du film : un entretien avec Christian Petzold et Nina Hoss ainsi que l’intervention du critique Xavier Leherpeur qui approndit l’analyse du film à travers quelques séquences choisies.


Colonel Blimp (GB, 1943) de Michael Powell et Emeric Pressburger – blu ray édité par Carlotta

Carlotta poursuit sa réedition des grands classiques de Michael Powell et Emeric Pressuburger en Blu-ray avec Colonel Blimp, faisant suite comme Les chaussons rouges et Le Narcisse noir à une réédition en salles. Tourné en pleine seconde guerre mondiale, cette adaptation d’un personnage de caricature apparu dans les années 30 fait écho aux inquiétudes quant à la nature de l’ennemi et le respect des règles en temps de guerre, quitte à faire un portrait pas toujours dithyrambique de son camp (Hitchcock avec Lifeboat avait aussi joué à ce jeu). L’introduction, un exercice militaire qui déraille de son cadre, reste d’une grande modernité narrative aujourd’hui, c’était patent à revoir le film en salles. De fait Colonel Blimp et sa photo incroyable n’a pas pris une ride avec le temps… Il semble aussi contenir en son sein des interrogations toutes britanniques qui restent intemporelles sur la tension entre l’ancien et le nouveau, l’amour pour certaines figures classiques du pays et le besoin de les remettre en question avec virulence. Même le récent Skyfall de Sam Mendes réintroduit clairement cet antagonisme profond dans un monde actuel considéré comme sans repère…
Passé son début tonitruant, Colonel Blimp nous invite en flashback (via un raccord mémorable) à une longue saga qui va retracer la transformation d’un jeune officier fougueux à travers plusieurs époques, jusqu’à ce personnage humilié au milieu d’un bain turc que l’on vient de quitter. Détesté par Churchill, le film propose une image contrastée et peu propagandiste du temps de guerre, l’une des étapes dans la construction du personnage de Blimp étant justement sa confrontation avec la propagande ennemie, son amitié pour un officier de l’autre camp, et “le ménage à trois” qu’ils entretiendront avec une femme étonnante interprétée par une Deborah Kerr qui ne prendra pas une ride du métrage, interprétant trois personnages dans lequel se projettent tour à tour l’excellent duo Roger Livesey / Anton Walbrook.
Les presque trois heures de Colonel Blimp restent un modèle de rythme et de découpage, de densité et de fluidité. On peut cependant y trouver moins d’ésotérisme et de trouble que dans certains autres films des auteurs, et à ce titre il fait peut-être plus figure avant tout de grand classique incontournable du cinéma britannique. (G.B)
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La copie est absolument somptueuse. En suppléments figurent plusieurs documentaires où la figure du couple Scorsese/Shoonmaker est encore tutélaire, avec une interview de 30 minutes et un topo sur la restauration du film. « Il était une fois Colonel Blimp » quant à lui, fait plus précisément l’historique de l’œuvre et la volonté de censure qu’il a du affronter.


 

The fallen idol [Première désillusion] (GB, 1948) de Carol Reed & Brighton Rock [Le gang des tueurs] (GB, 1947) de John Boulting – DVD et Blu Ray édités par Tamasa Distribution 
Parmi les écrivains anglais les plus talentueux, Graham Green est certainement l’un des plus adaptés au cinéma. Réalisé en 1947 par John Boulting, cinéaste rare et méconnu, Brighton Rock est une adaptation relativement fidèle du roman éponyme. Cependant, avec une esthétique très film noir, la trame est plus recentrée sur le personnage de Pinkie Brown alors que le texte original offrait plusieurs points de vue différents. Richard Attenborough, alors jeune acteur, incarne un chef de gang, cynique et dénué de scrupule   qui, pour éviter de laisser derrière lui des témoins d’un crime qu’il a commis, manipule une naïve serveuse. Le titre, en faisant référence à une sucrerie typique du coin, donne une certaine ironie au film, visite guidée de la pègre de Brighton. Le final, baignée d’une superbe photographie nocturne, joue avec ce dérisoire décalage et s’inscrit tout à fait dans la tradition du film noir. Avec Brighton rock, John Boulting signe une oeuvre sombre d’où surgit l’un des thèmes de prédilection de Graham Greene, le mensonge.
Le mensonge qui est aussi au centre de Fallen idol, adaptation, cette fois, d’une nouvelle publiée, en France, en un seul volume avec Le troisième homme, à sa suite. Fils d’une grande famille londonienne, Philip est un petit garçon qui passe beaucoup de temps avec le majordome, Baines. L’homme lui fait régulièrement le récit de ses voyages en Afrique et l’emmène au zoo… Seulement, Baines a un secret : une maîtresse en la personne de Michèle Morgan. Quand Mrs Baines le découvrira, le drame éclatera et les failles de Mr Baines apparaîtront. Plus orienté vers le film d’enquête, Fallen idol prend le contre-pied du texte original comme pour mieux lui être fidèle. Cette fois, le mensonge sert à faire éclater la vérité. (T.R)
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Ces deux films rares bénéficient de très beaux transferts qui rendent grâce en particulier au travail du chef opérateur Harry Waxman sur Brighton Rock. Chaque film est accompagné d’un passionnant livret richement illustré d’une dizaine de pages dont un signé par Philippe Garnier.

E.T. (USA, 1982) de Steven Spielberg – blu ray édité Universal
Il est aisé de critiquer Steven Spielberg, de souligner l’inégalité de sa filmographie et une certaine propension à la naïveté – voire à l’infantilisme – dans le traitement de ses thèmes. Mais combien de cinéastes peuvent se vanter d’être tour à tour à l’origine d’une des meilleures rencontres du cinéma d’épouvante et d’aventures maritimes qui soit (Les dents de la mer), d’un chef d’œuvre du serial (Les aventuriers de l’Arche perdue), d’un classique du cinéma de science-fiction humaniste (Rencontres du troisième type), d’un prototype du film à suspense en guise de premier film (Duel), ou encore d’un des contes les plus parfaits qui soient (E.T) ? C’est un fait, Spielberg est l’homme de quelques œuvres majeures du XXe siècle qui marquèrent leur époque comme de véritables aventures cinématographiques et qui font office encore aujourd’hui de modèles, moments d’émerveillement qui poursuivent leur chemin dans les esprits plus de 20 ans après et dont on peut supposer qu’ils agiront de la même manière dans 20 ans encore. En dehors du fait qu’il constitue une véritable madeleine de Proust pour les quarantenaires, marqués définitivement par cette expérience, qu’en est-il d’E.T en 2012 ? Et bien, le conte fantastique de Spielberg fonctionne encore parfaitement à tous âges, distillant son émotion avec autant de bonheur. E.T demeure à jamais la créature idéale, celle qu’on aimerait serrer dans ses bras et adopter. Adulte ou enfant, nous aimerions tous être Elliott et avoir un jour l’existence transfigurée par une telle rencontre. On sera plus attentif aujourd’hui à la beauté de la mise en scène. A ce titre la scène d’exposition, quasiment sans dialogue montrant l’atterrissage puis le décollage de la soucoupe volante et laissant E.T seul parmi les hommes, prêt à être traqué, est à la fois éblouissante et exemplaire. En cinq minutes, Spielberg expose les enjeux, crée un univers et nous y aspire. Les lampes torche striant la nuit, le gentil monstre perdu seul sur la route, entre tension et féérie, tout est dit. La télépathie entre Elliott et l’extra terrestre, c’est celle du conte de fée, des fleurs fanées qui reprennent vie, de la croyance qui survit, de l’imaginaire comme respiration transmis à l’enfant, comme un autre regard possible, le doigt magique pointé sur le front témoignant de cet état qui perdure au sein d’un cinéaste porté par la conviction du rêve. Mélodrame romantique caché sous la fable de science-fiction, E.T anticipe déjà sur d’autres Spielberg. L’inspiration fordienne si présente dans Cheval de guerre, avec son sentimentalisme et sa foi en l’humain, est déjà là, le cinéaste en profitant même pour glisser un extrait de L’homme tranquille que regarde E.T, transmettant alors à Elliott le désir d’embrasser sa camarade de classe. Il faudrait être aveugle pour ignorer la métaphore messianique : nouveau Christ, E.T descend du ciel, apportant la bonté sur terre avant d’être traqué, d’agoniser, puis de ressusciter et de remonter d’où il vient, mais laissant la bonté dans le cœur des hommes. Peu importe car il est émouvant, au-delà de l’indéniable tendresse sentimentale et nostalgique, de constater que la beauté d’E.T a traversé les années, intacte, sans cesse renouvelée. Les yeux de nos enfants peuvent en témoigner.
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A l’instar du blu ray des Dents de la mer, les bonus sont à l’unisson : journal de l’évolution du film, nouvelle interview de Spielberg, rencontre avec John Williams, scènes coupées, retrouvailles de l’équipe. Difficile à croire qu’E.T date de 1982 tant le transfert est bon. On est en particulier frappé par le respect de la colorimétrie, la photographie d’Allen Daviau n’ayant jamais paru aussi éclatante. Pour les enfants d’E.T, comme pour leur progéniture, c’est un enchantement.

Space Time (Love) (USA, 2011) de William Eubank – dvd et blu ray édités par Emilya
Comme avait pu l’être le Moon de Duncan Jones Space Time (Love) est une belle surprise venue de nulle part, qui envisage la science fiction comme une variation autour du 2001 de Kubrick,  un hommage à celui qui continue de hanter les jeunes auteurs. De la vision de l’astronaute débouchant dans un hôtel baroque à celle de ce même héros s’apprêtant à se lâcher dans l’espace, chaque instant de Space Time semble intégralement dédié à Kubrick, tout en imposant sa patte personnelle. Au même titre que la découverte du monolithe noir, l’expérience héroïque de Space Time part de l’individuel pour déboucher sur l’universel et le métaphysique, William Eubank – dont c’est le premier long métrage – concevant son film comme un trip aussi cérébral que sensoriel. L’aventure spatiale se condond au voyage dans le temps et abolit l’axe chronologique pour inventer d’autres cycles. A l’origine le projet de Space Time partait du désir du groupe Angels and Airwaves (qui en compose la très belle bo somnambule) d’aller plus loin dans leurs expériences artistiques en imaginant un film qui accompagnerait leur album. Pourtant, bien heureusement à l’arrivée, Love est bien un film écrit et réalisé par Eubank, totalement indépendant, qui se suffit à lui-même. A travers l’histoire de cet astronaute perdant tout contact avec la terre, Space Time emploie le genre pour confronter l’infini de l’espace à celui de l’homme : la claustration de Lee Miller, sa perte de pied l’ouvre sur un éclatement des frontières de l’esprit qu’on appelle folie, à l’image du vide qu’il contemple à travers le hublot. William Eubank met en perspective de la solitude du héros et  de sa réaction face à une situation extrême des moments de docufiction, témoignages d’individus qui – sur terre – dûrent un jour affronter des épreuves eux aussi jetés aux confins de l’aliénation, face à leurs propres limites. Ce mélange des genres et des tons aboutit à une réflexion naïve mais émouvante sur l’homme et la mémoire, le souvenir et le vestige qu’il laissera. Lorsque temps et espace ne font plus qu’un, le mot « love » reste gravé, comme l’ultime trace d’une race en voie d’extinction. (O.R)

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Très beau transfert et les bonus sont nombreux, et ça c’est une bonne chose, mais… nous n’avons curieusement pas forcément envie de tous vous les recommander. Les interventions des membres d’Angels and Airwaves auraient même plutôt tendance à nous faire craindre le pire, ce qui aurait été une erreur ; bref, c’est une très bonne chose que le film leur ait un peu “échappé”. A la vision des scènes coupées c’est le soulagement qui l’emporte : ce sont juste longs clips inspides du groupe, à l’esthétique publicitaire, prolongeant les séquences-témoignages . Ouf. Reste la belle bo séparée, un sympathique making of et le commentaire du réalisateur. Un très bon boulot de la part d’Emilya.

Holy Motors (France, 2012) de Leos Carax – dvd et blu ray édités par Potemkine
 Les spectateurs qui, nombreux, ont vécu Holy Motors comme une promenade teintée de nostalgie mais exaltante dans Paris, dans le cinéma et dans la pure jubilation de la fiction qui exploite à plein tous ses codes ainsi que ses liens ambigus avec le réel pour mieux se débrider et caracoler, ceux-là rêveraient sans doute de redécouvrir l’émerveillement facétieux et profond du film comme pour la première fois, d’être surpris de nouveau par la manière dont il captive le regard et l’esprit comme par un effet d’hypnose fascinée. Cette première fois ne se recrée hélas pas, quoique ce “sacré” Leos Carax (pour reprendre le ton du titre, à mi-chemin entre sainteté et exclamation bon enfant – “Holy moly!” en anglais se rattache au registre d’un “Nom d’une pipe !”) ne tienne rien pour impossible dès qu’il s’agit de cinéma (techniquement comme sur le plan de la narration). Peu importe, Holy Motors est assez génial pour avoir toujours de nouvelles choses à donner. À la fois bric-à-brac farfelu et parfait chef d’oeuvre d’architecte visionnaire, ce cinquième long métrage en vingt-huit ans de l’auteur des Amants du Pont-Neuf (il signale lui-même dans les bonus que “de 20 à 30 ans, j’ai fait trois films, de 30 à 40 j’en ai fait un, et de 40 à 50 j’ai fait 40 minutes… donc, euh… il fallait que je trouve quelque chose…”) raconte mille histoires : celle d’un personnage incarné par Denis Lavant qui circule dans Paris, de rendez-vous en rendez-vous mystérieux, dans une limousine blanche faisant office de loge de théâtre où il se transforme à chaque fois et devient un autre, guidé par une femme-chauffeur impeccable du nom d’Oscar (Edith Scob), mais aussi celle de chacun de ces personnages (la clocharde roumaine, le ninja, l’agonisant, le nain de jardin…), celle de cette transformation… Holy Motors est une collection d’impressions et d’idées sur le cinéma, sous toutes ses facettes et en tous genres, c’est un récit sur le comédien, c’est une affirmation de la fiction comme jeu vertigineux et naturel à la fois…(B.P)
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Chaque scène est tellement riche en détails visuels et thématiques qu’on ne peut que se réjouir que dans le DVD / Blu Ray de Holy Motors que lance à présent Potemkine Editions soient aussi inclus un très beau making-of aussi nocturne et onirique que le film, qui en même temps met en avant la prouesse technique que l’oeuvre représente à bien des égards (costumes, lasers, animation, chimpanzés… Rien ne fait peur à Carax), et quelques scènes coupées. On y trouve aussi un sympathique entretien avec l’excellent Denis Lavant et la conférence de presse donnée par Carax et Olivier Père à Locarno, soit une belle heure de questions-réponses dont la circonspection toute suisse n’a d’égale que la rareté, car à ce genre d’exercice Leos Carax se prête peu volontiers (il finit d’ailleurs par dire qu’il faudrait plutôt faire des questions-questions). Caché derrière ses lunettes de soleil et la fumée de ses cigarettes, il y parle de la machine dans le cinéma, de la beauté, de la puissance du cinéma, de la constitution d’un langage artistique… Il raconte aussi que c’est en voyant une vieille clocharde voûtée à Paris et en s’interrogeant sur sa vie, jusqu’à envisager d’en faire un documentaire, qu’il a eu l’idée de tout inventer et de faire Holy Motors. Un peu comme un magicien.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

A propos de Thomas Roland

A propos de Guillaume BRYON

A propos de Olivier ROSSIGNOT

A propos de Bénédicte Prot

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