Ovidie & Jack Tyler – "Histoires de sexe(s)"

Il y a deux façons d’appréhender Histoires de sexe(s) et comme à Culturopoing, on n’est pas regardant la sur la dépense, nous allons essayer de traiter les deux.
La première est moins cinématographique que sociétale, voire carrément politique. Le film coréalisé par Ovidie et Jack Tyler est le premier à avoir été classé X par la commission de censure cinématographique depuis 1996. Et la loi française, votée sous Giscard et durcie (si l’on peut se permettre) sous Mitterrand (le vrai, pas l’autre, mais on y reviendra), a comme conséquence très simple de quasiment signer l’arrêt de mort commercial d’un film “ixé”. Formellement, sa distribution en salles n’est pas interdite mais un exploitant qui le diffuserait se verrait de fait condamné au ghetto des salles spécialisées, celui des “cinémas porno”, comme on les appelait quand il en existait encore. Le monde du cinéma en salles se divise, ou plus exactement, se divisait, ainsi : les salles X et les salles non X.

Un petit détour historique s’impose ici, qui ne manquera pas de surprendre ceux qui découvriront cette information. Avant le vote de cette fameuse loi “X”, l’explosion commerciale du porno (et de l’érotisme plus ou moins suggestif) était telle que le sexe représentait à un moment donné près de la moitié des entrées cinéma en France ! On a grand peine à le croire aujourd’hui, tout comme il est difficile de s’imaginer que les mêmes salles (pas de multiplex, à l’époque) ayant pignon sur rue, proposait aussi bien du X que du “tradi”, au gré des sorties hebdomadaires…
On a beau dire que les mœurs des 70’s étaient plus tolérantes, il est arrivé un moment où cela était devenu insupportable aux autorités politiques. Et pourtant, cet “étalage de sexe” à qui l’on prête volontiers tous les vices (et pas seulement chez les conservateurs bon teint) produisait-il une société particulièrement dépravée ? Nos parents sont-ils d’horribles pervers polymorphes ?…

Milka et Cruz

Milka et Cruz

L’industrie du X dut donc se replier d’abord dans ses seules salles spécialisées, généralement sordides et reléguées loin des beaux quartiers, se coupant de facto d’une partie de son ancienne clientèle. Elle en souffrit mais rebondit vite avec deux nouvelles poules aux œufs d’or (aux effets inégaux et inégalement répartis entre producteurs) : la VHS et les nouvelles chaînes TV, en particulier Canal +.
And them came Internet… Et un marché du film pornographique de plus en plus mal en point ne fut pas loin du coup de grâce. On dit bien du “film pornographique” car si le marché de la pornographie est globalement toujours très florissant (merci pour lui), ce ne sont plus les mêmes acteurs qui en tirent profit.
On vous renvoie ici à l’interview que nous avait accordée John B. Root et qui explique bien dans quelles difficultés se débattent aujourd’hui les producteurs et réalisateurs de films X et leur nécessité vitale de se livrer à du “gonzo” sans ambition artistique.

L’un des objectifs d’Histoires de sexe(s) était justement d’essayer de réintroduire un peu d’ambition, un peu de cinéma, tout simplement, dans la représentation du sexe non simulé à l’écran.
Histoires de sexe(s) est-il un film X ? Difficile de répondre de façon tranchée. Même si, depuis une quinzaine d’années, le cinéma, surtout français, mais pas seulement (cf. Lars von Trier), a produit plusieurs films incluant des scènes de sexe non simulé (i-e, avec pénétration), sans en avoir fait une mesure précise, le film d’Ovidie et Jack Tyler en compte probablement un peu plus. Mais le “ixage” d’un film est-il fonction de la proportion des scènes de sexe ? Ou doit-il tenir compte de son propos et des intentions de ses auteurs et producteurs ?
Surtout, pour reprendre deux fameux exemples, pourquoi Histoires de sexe(s) a-t-il été classé X alors que L’Empire des sens ou Baise-moi (malgré les embûches qu’ils ont rencontrées) ne l’ont pas été, pouvant connaître une exploitation commerciale presque normale en salles et en DVD ? Pourquoi, comme ces deux films, Histoires de sexe(s) n’a-t-il pas simplement (et tout à fait logiquement) été interdit aux moins de 18 ans, comme l’avait initialement décidé la commission de censure (1) ?

Amélie Jolie, Lou Charmelle, Nomi et Leeloo

Amélie Jolie, Lou Charmelle, Nomi et Leeloo

La réponse est double mais pas très difficile à deviner. Pour une raison “structurelle” : Ovidie et Jack Tyler viennent tous les deux du “porno” (Coralie Trinh Thi, la coréalisatrice de Baise-moi aussi, mais c’est évidemment le statut de l’autre coréalisatrice, Virginie Despentes, qui avait “sauvé” le film) et peuvent ainsi une fois de plus mesurer à quel point il est difficile d’en sortir. L’autre raison est plus conjoncturelle et résulte d’un “bad timing” de calendrier : au moment où Frédéric Mitterrand devait prendre la décision d’éventuellement revenir sur le classement X du film éclataient le “Polanskigate”, puis son propre “Bangkokgate”… Le courage politique n’étant apparemment pas la vertu qui le caractérise en premier lieu (n’est-ce pas, Marie NDiaye ?), il se garda bien de se risquer à aggraver son cas.

Histoires de sexe(s) mérite pourtant beaucoup mieux que ça et son statut involontaire de martyr maudit. Il mérite surtout d’être vu, tout simplement !
Leurs auteurs ont l’intelligence et la lucidité de ne pas revendiquer d’ambitions artistiques démesurées (ils évoquent eux-mêmes un Déclin de l’empire américain où l’on ne se contenterait pas de parler de cul… et où l’on ne nous assènerait pas non plus de considérations philosophico-politiques), mais n’en ont pas moins réussi une très plaisante comédie de mœurs, comme la mise en images de deux excellents dossiers “sexualité” de magazines féminins et masculins. Les scènes de sexe (assez courtes et filmées bien différemment d’un “vrai” porno, beaucoup moins sexuellement stimulantes) ne sont là que pour illustrer les propos et sont d’ailleurs souvent elles aussi des scènes de comédie dialoguées. Le film tiendrait d’ailleurs sans ces scènes (allez dire ça d’un Dorcel ou d’un Private…) mais perdrait de sa raison d’être, qui est d’y représenter le sexe de façon “naturelle”. A un moment de l’intrigue, les personnages baisent comme à d’autres ils mangent ou prennent leur voiture.

Lou Charmelle et Cruz

Lou Charmelle et Cruz

Si l’on peut reprocher une chose à Histoires de sexe(s), c’est d’être parfois trop pédagogique (pas inutile pour autant pour de jeunes adultes – ou de moins jeunes… – et d’autant plus dommage qu’ils soient empêchés de le voir) et de construire des personnages trop archétypiques. On pense en particulier à celui de Lou Charmelle, un peu chargé en stéréotypes de la “coincée du cul”, même si le talent de la comédienne réussit à faire exister son personnage. Car c’est bien l’une des très belles confirmations d’un film éminemment estimable et sympathique, à mille lieux de ce que l’on reproche en général, non sans raison, au porno : violence, machisme, humiliation des femmes… Oui, si on leur en donne les moyens (pour commencer, un scénario et des répétitions, tout simplement), les comédiens de X (en tout cas, certains) sont aussi et d’abord des comédiens, et plutôt des bons. Outre l’impayable Sebastien Barrio dans son éternel numéro de queutard bas du front (mais ça lui va si bien), mention spéciale au subtil Phil Hollyday et à l’atypique Nomi (des scènes de sexe avec une très fringante MILF quadragénaire, ça nous change des sempiternelles et un peu interchangeables jeunettes stoppant leur “carrière” plus tôt qu’une gymnaste olympique…).

Maintenant, LA question : comment voir ce film (ou au moins la bande-annonce et des extraits vidéo) ? Tout simplement sur le site www.histoiresdesexes-lefilm.com.

(1) Souvenons-nous que c’est d’ailleurs uniquement suite à l’action en justice de l’association conservatrice Promouvoir que Baise-moi était passé d’une classification “moins de 16” à “moins de 18”. Un deux poids, deux mesures assez incompréhensible…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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