Michael Ritchie – "Prime Cut"


De l’homme … à la saucisse
Quelle triste carrière que celle de Michael Ritchie. Pour commencer, deux films avec Robert Redford, Downhill Racer et Votez Mc Kay, qui le hissent comme jeune espoir prometteur du cinéma américain. Puis ce fascinant Prime Cut, de curieuses comédies (An Almost Perfect Affair), le sympathique L’ïle Sanglante… avant la descente vers les abysses de la médiocrité. Le paradoxe veut que Ritchie soit resté dans les mémoires pour le très moyen Fletch et une suite plus pénible encore, alors qu’ils marquaient le triste tournant d’une filmographie. Quelle curieuse démarche que celle d’abandonner rapidement toute ambition artistique, de déclarer sa mort en tant qu’artiste avant de disparaître prématurément à l’âge de 62 ans en 2001. En fait Michael Ritchie, dans cette démarche, présente des similitudes frappantes avec ses premiers héros (le coureur automobile de Downhill Racer, l’homme politique de Votez Mc Kay, le tueur à gages de Prime Cut) qui semblent avancer sans enthousiasme vers une quête sans but, en se moquant un peu de tout, presque désintéressés de leur victoire, absents de leur éventuel héroïsme, de leur existence.
Polar sauvage dont la trivialité confine à une vulgarité du fond et de la forme, Prime Cut est curieux, voire déroutant dans ce qu’il annonce d’abord puis révèle ensuite, avançant à visage découvert comme un pur film de genre pour mieux masquer sa complexité, ses ambiguïtés et ses enjeux. L’argument de départ est à la fois archétypique et simplissime : Nick est un homme de main (Lee Marvin) qui aurait aimé se ranger un peu. Il accepte pourtant une nouvelle mission, celle de partir au Texas pour récupérer l’argent que doit Mary Ann (Gene Hackman) – qui tient un abattoir et fait la meilleure viande de la région – ou si nécessaire de s’en débarrasser.
Prime Cut, un titre qui sonne comme la mise en abîme d’une œuvre schizophrène, littéralement coupée en deux. Produit par la Cinema Center films (filiale cinéma de la CBS qui produira entre autres des films comme Un homme nommé cheval ; Le Man), Prime Cut est donc un vrai film de studio qui nous entraîne d’abord sur le terrain balisé du polar et du respect du cahier des charges, pour prendre le chemin du B movie qui tache, sec, poisseux et déviant. Benjamin Cocquenet évoquait dans sa critique de Bloody Mama cette idée d’un Bonnie and Clyde débarrassé de ses beaux atours. Il y a dans Prime Cut cette idée d’un cinéma traditionnel grand public rattrapé par la saleté, la laideur, travaillant au corps sans jamais cesser de naviguer entre le recommandable et l’outrage au bon goût. Ainsi passe-t-on allègrement de la classique poursuite en voiture à la vision hallucinante de filles nues parquées comme des animaux, de la sueur des bouchers à une sage conclusion qui sauve les orphelines. Ritchie contamine également ses références, retournant la célèbre poursuite de Cary Grant dans La Mort aux trousses en remplaçant l’avion par une moissonneuse batteuse monstrueuse prête à broyer les héros. Il s’emploie à filmer le suspense à travers les lames, remplaçant l’art de la mise en scène hitchcockienne par un plaisir de drive in. Prime Cut est intégralement conçu autour de figures d’opposition qui ne cessent de se combattre au sens propre comme au figuré : l’urbain contre le rural, la nuit de Chicago contre le soleil enveloppant du Kansas, Nick l’irlandais mutique contre Mary Ann le ricain ricanant. Cette dualité atteint Nick lui-même tantôt en pleine action héroïque de la mission à accomplir tantôt renfermé et passif. L’enjeu de l’action se partage entre des séquences de tension réelle et d’autres totalement décalées, plongées dans une absurdité saugrenue. Même l’excellente partition de Lalo Schifrin participe à cet effet, tantôt ironique (avec ses violons country) tantôt collant pleinement à la tension de l’image. Ces changements de ton et de but au sein du film ajoutent à la densité lorsque Ritchie – qui vient du documentaire – filme parfois le paysage américain à la manière d’un Robert Kramer ; élément surprenant et magnifique qui donne lieu à l’une des plus belles séquences du film lorsque Nick et ses hommes, le regard sombre, traversent une route crépusculaire, le ciel zébré par les éclairs, comme un cinéma d’exploitation envahi par un cinéma du réel … et vice et versa.
La poésie naît de cette résistance des contraires, au point de s’interroger régulièrement sur la nature de ce que l’on regarde. Lorsqu’on pénètre dans le Texas, on penserait plus encore à 10 000 Maniacs d’H.G.Lewis qu’à Délivrance et à ses Rednecks dégénérés. Car le climat dans lequel il baigne serait plutôt celui d’une effroyable normalité. Toute la ville est ainsi, les habitants et les élus applaudissant, que la cible soit en carton ou humaine, lors d’une fête rurale digne de celle du Sans Retour de Hill. Lorsque la voiture quitte l’autoroute des villes, naît un sentiment d’égarement et s’opère quasiment un changement de dimension, aux lisières du fantastique.
Ritchie détourne les clichés usuels, approche de très près les codes pour mieux les éluder et pose un regard surprenant sur ses personnages, y compris les plus négatifs. Les rapports entre Mary Ann et son frère sont à la fois brutaux et presque amoureux, comme des animaux qui se mordraient et s’étreindraient, laissant planer un climat presque incestueux. Quant à Nick, mutique à souhait, usant du mot avec parcimonie, il y est presque doux, presque bon, emporté dans une violence purement défensive. Lorsqu’il recueille Poppy la jeune orpheline prostituée, on anticipe sur une attitude machiste qui ne viendra jamais, Nick faisant toujours preuve d’un énorme respect pour elle.
Le cinéaste va jusqu’à détruire son climax, en faisant de la mort du méchant un élément déceptif, comme si Mary Ann réussissait même à bâcler sa sortie. Il manie le détail incongru, l’absurde et le grotesque, désamorçant les attentes par le détail incongru, lorsque les méchants essaient dans un ultime geste de poignarder à coup de saucisses. Alors subsiste le sentiment que rien n’est tout à fait sérieux… et surtout pas ce pitoyable pantin qu’est l’homme. Le ton est donné dès le départ, dès le générique d’ouverture de Prime Cut, à travers cette vision de « chaîne alimentaire » dans laquelle on passe de la vache au tapis sur lequel passe la viande à emballer… Ritchie organise un jeu de correspondances sur la chair : chair fraiche, chair de vache, chair de femme, chair froide et qui trouve son acmé lorsque le marché au bétail se transforme en marché de jeunes femmes exposées nues, le regard implorant sur la paille, scène impensable, presque surréaliste, provocante et belle.
Poppy apporte sa touche d’innocence au film mais dans une troublante fusion de candeur et de sexualité, une Sissy Spacek comme on ne l’a jamais vue, quintessence de sensualité juvénile, comme en témoigne cet extraordinaire moment d’érotisme hors du réel, où Nick l’invite au restaurant de l’hôtel après l’avoir revêtue d’une robe intégralement transparente, éveillant tous les regards, y compris le nôtre. Malgré ses scories – ou pour elles – Prime Cut reste un objet non identifiable partagé entre le regard mélancolique de son héros et une vision des hommes sombre et déliquescente, tout à fait représentatif du souffle libertaire du cinéma des années 70 et de sa capacité à faire soudainement naître la féerie du fumier. Une œuvre à redécouvrir pour ses fulgurances et ses impuretés.
La belle copie présentée par Carlotta permet d’inviter les années 70 au coeur de votre salon dans leurs couleurs resplendissantes. En guise de suppléments, un sympathique dialogue autour du film sous le mode d’échanges d’impressions entre Jean-Pierre Dionnet et Frédéric Schoendoerffer. Malheureusement, si le spécialiste du « cinéma de quartier » révèle une fois de plus une richesse argumentaire et une pertinence des remarques, on ne peut pas en dire autant du réalisateur de Truands qui ne cesse de réitérer la singularité de Prime Cut et … pas grand-chose d’autre. Mais ses réflexions ont quelque chose d’enfantin et naïf plaisant à entendre.
(1) Expression désignant un morceau de viande, qu’on pourrait traduire par « de premier choix ».
 
Prime Cut
(USA, 1972) de Michael Ritchie, avec Lee Marvin, Gene Hackman, Sissy Spacek.
Dvd édité par Carlotta.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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