Hong Sang-soo – "Woman on the Beach" / "Night and Day" (coffret DVD)

“Woman on the Beach” (2006) / “Night and Day” (2008) :
Quelques éléments pour une ballade dans ces deux films pivots chez Hong Sang-soo.

Chaque amateur d’Hong Sang-soo a sans doute son propre film préféré du cinéaste tant chacun d’eux, malgré cet amour immodéré de la répétition, s’avère différent et unique en soit. Ces différences subtiles peuvent même amener à une filmographie dont, tour à tour, chaque fragment peut potentiellement s’identifier aux états d’âmes et de cœur du moment pour son spectateur. Néanmoins, Woman on the Beach possède une scène centrale essentielle pour l’appréhension du cinéaste. Il s’y déroule ce que souvent, dans ses interviews, le cinéaste préfère effectuer pour se faire comprendre : un petit carnet et faire des dessins… C’était ironiquement le cas à la sortie de ce film dans cette vidéo pour nos confrères de Transfuges par exemple.

Dans le film, le réalisateur Joong-rae explique à Moon-sook, l’une des deux femmes avec qui il aura une aventure, comment il cherche à s’échapper de ses images mentales et obsessions. L’une d’elle en particulier vient de la possibilité que des européens aient pu coucher avec Moon-sook, découlant de son aversion généralisée des femmes asiatiques ayant des relations avec des européens. Dans une diatribe soudaine plus tôt dans le film, Joong-rae avait montré soudainement (en virée alcoolisée) des relans de machisme et de puritanisme, où les à côtés des vieilles valeures confucéennes remontaient allègrement à la surface (ce qui nous rappellera aussi qu’Hong Sang-soo parle très spécifiquement de la Corée).
Il fait donc un schéma pour s’expliquer : de deux vagues sensées représenter une réalité difficilement attégnable, il montre comment dans un premier temps son esprit va en retenir un banal triangle, retenant trois images mentales. Puis il démontre à Moon-sook qu’on peut tout autant chercher à associer bien d’autres images à cette même situation, en s’arrêtant et en puisant dans les à côté, du plus gracieux au plus trivial. Le triangle devient alors une forme plus proche du polygone : pour Joong-rae, c’est une forme avec laquelle on s’est défamiliarisé.
Comme dans The day he arrives récemment, Hong Sang-soo ne donne pourtant pas carte blanche totale à un personnage qui partage sur certains points une part de ses propres idées. Joong-rae est aussi défaillant humainement et sentimentalement pour ses propres recherches personnelles et créatrices, et Hong Sang-soo ne fait pas de ce polygone une fin en soi ni un système parfait dont le film serait la démonstration (« philosophie de merde » dira d’ailleurs en substance Moon-sook quelques temps plus tard, après un premier hébétement admiratif)… Mais c’est un schéma qui nous amène aussi à nous interroger sur le cinéma habituel que l’on nous propose, sa narration et ses symboliques toutes faites. Le film se plait ainsi à jouer de ces contours rigides : il s’amuse de la notion de cadre, où un dézoom montre cruellement par exemple la manière d’exclure un personnage d’une conversation, d’une situation… Il prend beaucoup de liberté à jouer des architectures de ces hôtels un peu standardisés et inoccupés où l’on pénètre par effraction pour faire l’amour. Enfin surtout, le film s’achève par une série de traces de pneu enlisés, laissés à contempler dans le sable, qui sont peut-être un avatar de ces vagues inaccessibles dessinées par Joong-rae… Ce qui n’empêche pas à l’œuvre de s’achever en douceur, sur l’une des notes les plus optimistes de son auteur.
On propose finalement à l’heure actuelle sur les écrans beaucoup de triangles ou de carrés. Voir ou revoir un film d’Hong Sang-soo provoque dés lors souvent ce genre de réaction : après avoir été mis face à face à ce genre de polygone (ou une autre forme géométrique moins « habituelle »… et leurs contradictions), il est profondément difficile de revoir d’autres films dans la foulée, immédiatement tant ils apparaissent superficiels. Il faut comme se réhabituer au cinéma après un HSS (…ou bien Hong Sang-soo est-il encore le rare à en faire vraiment?).
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Woman on the Beach et Night and Day sont les premiers films où Hong Sang-soo abandonne ce qui fit une partie de sa réputation au moment de sa découverte : les scènes de sexe crues, désensualisées, où la panne, le pathétique et l’absurde viennent souvent systématiquement s’inviter. C’est une évolution qui prend forme après un Conte de cinéma morbide, où l’on peut se demander si le spectre du suicide de son actrice de la La vierge mise à nue par ses prétendants n’a pas planer (la jeune femme était peu à l’aise avec les demandes des metteurs en scène sur les plateaux).
Dans l’affaire, Hong a sans doute gagné plus d’aisance au tournage et une touche de franche gène en moins à ses films, même s’ils s’avèreront peut-être moins provocants qu’à certains des fans du début. Il n’en reste pas moins que toutes les étreintes habillées ou couvertes de cette deuxième partie de filmo sont autrement plus sensuelles que tout ce qui a pu être vu à l’écran en la matière chez le réalisateur, faisant monter le désir et un érotisme singulier en lieu et place de mettre supérieurement en difficulté des personnages déjà bien bousculés dans l’inattendu des échanges dialogués et des situations.Ce qui ne veut pas dire que ce cinéma est systématiquement moins malaisant à ce niveau parfois : dans Night and Day, la femme délaissée en serviette de bain dans un petit hôtel prend aussi une forme particulièrement sinistre. De même qu’une grosse interruption de préliminaires pour une sortie pharmacie et préservatifs nous rappelle la fuite des clichés auquel le cinéaste essaye de se livrer. Il reste que dans les étreintes hors coïts, Hong va cette fois chercher au plus profond de ce qui fait succomber ses personnages, et les couches de vêtements transpirent paradoxalement nettement plus cette importance du corps, l’impossibilité d’y échapper pour ses héros. On est loin des contes moraux ici.
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Si les corps ne sont plus déshabillés, on ne peut pas en dire autant de l’image, si tant est qu’on puisse assimiler la pellicule à un vêtement. Il va laisser de côté le 35mm pour le numérique (raison budgétaire spécifique alors à ce film)… et ne plus jamais l’adopter par la suite. Ce titre est important car s’il est son métrage le plus long (plus de 2h20), il va l’amener au cinéma qu’il pratique aujourd’hui : pas de réel budget, pas de scénario, deux ouvrages en moyenne par an. Reste que Night and Day n’est pas encore aussi radical car on ressent en son sein toute une « logistique » de tournage, dimension française très certainement.C’est tout de même un paradoxe : la seule fois où Hong nous parle directement de peinture (c’est un passionné de Cézanne, et le peintre héros ici est tout particulièrement spécialisé dans les nuages), c’est au travers de son abandon de la texture pellicule. Mélancolique et triste contrairement à son prédécesseur, on peut dire queNight and Day joue du funèbre avec son Beethoven très grave, thème in fine « remixé » par le fidèle compositeur Jeong Yong-jin.
En DVD, les extérieurs jours de plages de Woman on the Beach à Shinduri et ceux tournés à Deauville pour Night and Day ne dépareillent finalement pas beaucoup, sans doute parce que le cinéaste s’adapte à sa lumière et son contexte. Mais il n’en est pas de même des séquences nocturnes relativement stylisées de Woman on the beach, qui seront peut-être les dernières du genre chez l’auteur. Il n’y a qu’à voir ces plans superbes sur les bans de sables mouillés, à s’embrasser et à disserter ennivrés sur les étoiles… Ou tous ces hôtels aux façade de jeu de construction dont la dimension est toute autre de nuit, grâce à la photographie de Kim Hyung-koo. Enfin, cet autre extérieur nuit superbe où Moon-sook s’enfonce dans la fôret, veste verte et jupe bleue, c’est un peu un adieu esthétique.Night and Day, paradoxalement à son titre, n’a presque plus à l’écran qu’une seule réalité, celle de ses longues journées d’août blaffardes dans des rues du 14ème, et un Paris en forme de village où l’on tourne en rond puisqu’on ne peut y communiquer qu’avec les mêmes coréens qui se connaissent tous. La nuit dans ce premier film en numérique, en dépit du titre n’existe pas vraiment (comme est peu affriolant le dortoir de dix personnages où est hébergé le héros). Hormis une scène, elle se résume quasi exclusivement à des appels téléphoniques angoissés dans un salon passés à l’autre bout de la terre. Et à des rêves sans réelles frontières stylistiques dans lesquels le personnage peut se perdre, comme celui qui marque au final son retour en Corée, et le rejet dans l’inconscience d’une partie de ses actes.
Sortie DVD le 9 avril 2013 chez Blaq out

 

A propos de Guillaume BRYON

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