David Cronenberg – "Faux-semblants" (Blu-Ray)

Alors que les salles accueillent le dernier opus de David Cronenberg l’occasion nous est donnée avec la sortie en Blu-Ray de Faux-semblants de redécouvrir l’une de ses oeuvres les plus subtiles et dans laquelle transpire la thématique de l’altérité que n’auraient pas rejetée les protagonistes de A Dangerous Method. Mais là où ce dernier déploie ses pulsions à l’air libre pour les y laisser sécher, Faux-semblants est de ces oeuvres de l’obsession et de la circularité où l’autre ne sert pas tant à avancer qu’à être repris dans son syphon, morbide, forcément.

L’Autre est toujours présent dans les oeuvres de Cronenberg. Altérité du corps, du réel, du moi, quelle qu’elle soit, elle est pensé en tant qu’altération avant tout. Il y a l’identité ; et à côté l’autre ; qui nous change irrémédiablement, qui bouscule notre être, violemment, nous transforme jusqu’à détruire cette identité ; pour quelque chose de nouveau ; qui n’a plus rien d’humain (entendre normal). Cronenberg farfouille dans ces domaines sombres où sont enfouies les traumatismes de notre collision au réel. Dans ce sens, Faux-semblants occupe une position privilégiée, et il n’est pas étonnant qu’il apparaisse au paroxysme du cinéma de Cronenberg, juste après La mouche et avant le Festin nu.

Faux-semblants met en scène deux frères jumeaux qui, par une émulation réciproque depuis enfants, deviennent deux brillants chercheurs en gynécologie, mettant au point nouveaux outils et nouvelles techniques de cette branche médicale. Bien que disposant de deux personnalités différentes, Elliot, cynique et ambitieux, et Beverly, solitaire et craintif, sont habitués à tout partager, logement, femmes, récompenses (l’acteur également, Jeremy Irons absolument fabuleux) au point de constituer deux facettes d’une même entité – comme reliées par un cordon, ombilical bien sûr.
Il manque peu à cette entité pour être autosuffisante, totale, et continuer à avancer dans notre monde sans encombre. L’interaction entre les deux frères semble capable de générer à peu près toute la diversité des comportements n’est-ce le manque d’un caractère féminin, réel, que ne parvient ni à cacher le prénom féminin donné à Beverly (le plus féminin des deux) ni à combler la profession des frères dont il est évident qu’elle en découle.
Aussi est-il naturel que l’équilibre soit rompu, que ce qui semblait stable se révèle instable et que les frères s’éloignent lorsqu’ils rencontrent une femme à la hauteur de leur propre exception, à l’identité trouble. Claire Niveau, actrice croqueuse d’hommes, a une mutation génétique qui lui donne trois cols de l’utérus et la rend stérile. La rencontre entre Beverly et cette femme “mutante” met au jour la relation perverse entretenue par les deux frères ainsi que leur obsession pour la recherche, l’innovation, l’évolution, la mutation, le morbide de laquelle découlent la création de nouveaux outils et une scène fascinante quasi rituelle de leur utilisation.
Alors au paroxysme de leur carrière, c’est la chute, inéluctable tension à l’équilibre. La relation de dépendance entre Elliot et Beverly est trop forte, la séparation est autant violente que le sera leur collision. On sent comme une sérénité intérieure dans Faux-semblants, où chaque phase de la vie des jumeaux a sa logique dans une dynamique beaucoup plus globale.

 

Cronenberg, sans démonstration, parvient, sans trivialité, à entretenir une tension (celle-là même qui maintient les deux frères en interaction ou les écartèle entre deux Jeremy Irons qu’ils souhaiteraient unique) durant tout le film, de bout en bout de sa vie de tension qui se termine comme elle a commencé – et on sent de façon plus prégnante encore le lien avec A Dangerous Method. Les boucles s’ouvrent pour se refermer, les frères se séparent pour se retrouver (comme deux brins d’ADN s’ouvrent pour être lus et copiés pour se refermer quelques bases plus loin), et Claire, à défaut de pouvoir avoir des enfants, aura peut-être enfanté un monstre, deux hommes retournés à leur état originel d’Un.


 Très beau transfert HD que celui proposé par Opening présentant une image contrastée qui n’abuse pas du DNR et respecte les couleurs et le grain original. Niveau bonus, on regrettera l’absence des remarquables suppléments de l’édition Criterion, le blu ray reprenant néanmoins le petit reportage très instructif concernant la création des effets spéciaux de gémellité. Le portrait de Cronenberg de 60 mn est intéressant mais un peu passe-partout car n’étant pas spécifique à Dead Ringers. Opening a eu la bonne idée d’ajouter un petit documentaire sur la gémellité, plutôt passionnant, confirmant la justesse psychologique et scientifique du film, merveilleuse osmose entre le réel et le fantastique. Les médecins interrogés considèrent clairement Dead Ringers comme une référence, nous aussi. Passionnément.

Blu Ray édité par Opening

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