Marco Pico -“Un nuage entre les dents”

Quelle injustice….

Et si tout un pan du cinéma français le plus singulier, le plus fou était tombé dans l’oubli ? Trop imaginatif ? Trop onirique ? Trop poétique ? Trop politique ? Le formidable Le Nuage entre les dents sait à la fois se faire balade poétique et parler de notre monde avec virulence, voire même anticiper par le biais de la métaphore sur ce qu’il deviendra. Alain Jessua disait qu’il suffisait d’exagérer un peu la réalité, toucher une forme d’entre-deux-mondes qui tiendrait à la fois du fantastique, du réalisme poétique et de l’allégorie du monde. S’en éloigner pour mieux le traduire. C’est exactement ce qui se produit avec Un Nuage entre les dents évoquant les mésaventures d’un duo de journalistes au look plus proche du clochard que du jeune cadre dynamique : avides de faits divers les plus sordides, surnommés les cow-boys, Malisard (Philippe Noiret) et Prévot (Pierre Richard) cherchent à photographier du sang, des meurtres et des corps ensevelis sous des immeubles qui s’écroulent, totalement indifférents à la douleur des autres. Seulement, tout s’emballe quand les deux enfants de Prévot disparaissent brusquement. Enlevés par deux sadiques ? Un portrait robot est dressé, aidés par des mères de famille vigilantes ayant surpris deux individus étranges à la sortie d’une école et ce sont nos deux cow-boys qui sont à la fois recherchés par la police et partis enquêter sur la disparition des enfants. Un Nuage entre les dents est une comédie populaire noire et acide qui dresse un portrait déjà très en avance d’une France au racisme implicite, qui laisse crever dans le mépris le plus total ses classes défavorisées, ses ouvriers payés au noir pour mieux mourir dans des accidents. Le monde du journalisme y est égratigné avec une force inouïe (Claude Piéplu en responsable de journal avide de fric et surtout pas de vérité y est fidèle à lui-même), à l’instar d’une police incapable, violente et ricaneuse. On y retrouve des tas de seconds rôles du cinéma français qu’on adorait : Jacques Denis, Michel Peyrelon, Francis Lemaire, Jacques Rosny, Paul Crauchet, Hélène Vincent, Romain Bouteille, Rufus… Le duo Pierre Richard/Philippe Noiret, anti-héros absolus, fonctionne à merveille, rappelant combien l’un comme l’autre peuvent être géniaux dans un registre opposé. Pierre Richard, lui qui exprima si souvent une forme de fragilité et de gentillesse sous-entendue, y explose subtilement son image et de manière inattendue, les spectateurs habitués ayant du mal à se détacher de cette image de doux rêveur. Pierre Richard, égérie d’Yves Robert, sorte de négatif des futurs héros des comédies de droite de Jean-Marie Poiré, une fois de plus, se pose comme le garant d’une idéologie généreuse, rebelle, anarchiste.

C’est le Paris du Locataire qu’on retrouve, ou celui du bouleversant Quelque part, quelqu’un de Loleh Bellon, évoquant le réaménagement urbain, la destruction des vieux immeubles et le relogement en banlieue. Le désenchantement s’empare de la comédie populaire. Les quartiers les plus sordides servent de décor au Nuage entre les dents, ceux dont tout le monde se fout. Et au-delà de ça, au-delà de ce duo exploitant une cohabitation malgré elle, qui ressemblerait presque à un nouveau Duel dans le Pacifique version parigote (la dernière séquence y faisant ouvertement référence), le film de Mario Pico a quelque chose de splendidement somnambule, versant dans l’absurde présentant un Paris nocturne d’une toute beauté, celui qui fait glisser le prosaïque vers l’irréalité, la folie douce, la mélancolie d’un songe. Il suffit d’un éléphant se promenant entre les voitures pour que tout bascule…

 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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