Anthony Mann – "Le Livre noir" ("Reign of Terror", 1949)

Par l’intermédiaire de la candidature de Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière élection présidentielle, deux spectres, dont on ne pensait pas qu’ils réapparaîtraient un jour dans le débat politique, sont venus hanter (un peu) la campagne électorale : Robespierre et Saint-Just. Le candidat du Front de gauche s’est en effet vu comparer à ces deux figures de la Révolution française par certains de ses adversaires et cette comparaison n’était, dans leur esprit, pas exactement à son avantage.
Par un curieux hasard de calendrier, il y a quelques semaines, l’éditeur Artus Films sortait en DVD pour la première fois en France Le Livre noir (Reign of Terror, 1949), d’Anthony Mann, et ce n’est certes pas la vision de ce film qui risque de réhabiliter l’Incorruptible (Robespierre) et l’Archange de la Révolution (Saint-Just)… On peut facilement imaginer quelle peinture de la Révolution française Hollywood pouvait proposer alors que la Guerre froide battait son plein et que la commission des “activités anti-américaines” du Sénateur MacCarthy risquait la surchauffe. Aux Etats-Unis, l’heure n’était plus du tout aux fictions peignant sous un jour favorable ce qui pouvait s’apparenter, de près ou de loin (de très loin, concernant les Jacobins français, mais peu importe), au communisme ou au marxisme, comme la RKO avait par exemple pu le faire cinq ans plus tôt (la Guerre n’était il est vrai pas finie) avec un film comme Jours de gloire (Days of Glory), de Jacques Tourneur, dans lequel le jeune Gregory Peck incarnait un courageux soldat de l’Armée rouge combattant les nazis.

Richard Basehart dans "Le Livre noir"

Richard Basehart

L’introduction du Livre noir est extrêmement claire sur la “ligne politique” et ne fait pas dans la dentelle en présentant les figures historiques du film, en utilisant une mise en scène très expressionniste qui en accentue les caractères “monstrueux” : “Robespierre : un fanatique avec une perruque et un esprit tordu. Saint-Just : un passionné de roses et de sang. Fouché : toujours dans chaque bord, jamais au milieu”.
Pour autant, le reste du film n’est pas un pamphlet politique un poil révisionniste (historiquement, tout n’y est pas faux mais quand même très orienté), ce qui le rendrait sans doute aujourd’hui difficilement regardable, indépendamment du talent d’Anthony Mann et de ses principaux et prestigieux collaborateurs. Passé cette intro (au demeurant assez drôle dans ses outrances (1) et très percutante par son montage), Le Livre noir est davantage un excellent film noir, parfaitement cohérent avec ceux que Mann signait alors à la fin des années 40 (Desperate, Railroaded ! et La Brigade du suicide en 1947, Marché de brutes en 1948 ou La Rue de la mort en 1950), la seule différence étant finalement que le film se situe dans le coupe-gorge parisien de la Terreur de 1794 au lieu de l’Amérique de l’après-guerre. Que le film en partage le style visuel n’a rien d’étonnant puisque son directeur de la photographie, le grand John Alton, est aussi celui qui officia sur La Brigade du suicide et Marché de brutes, mais aussi sur Il marchait la nuit (terminé par Mann), et qu’Anthony Mann retrouvera encore pour Incident de frontière et La Porte du Diable (son premier western, en noir et blanc, “couleurs” de prédilection d’Alton). Sur Le Livre noir, le travail d’Alton est encore magnifié par l’inventivité des décors (pourtant contraints par un petit budget), largement dus à l’un des plus grands directeurs artistiques d’Hollywood, William Cameron Menzies (qui n’est officiellement crédité au générique que comme co-producteur). En créant des plafonds assez bas qu’Alton filme le plus souvent en contre-plongée, les deux hommes donnent au film son atmosphère oppressante et crée une brillante équivalence visuelle de cette époque de Terreur que Le Livre noir dépeint.

Robert Cummings et Arnold Moss dans "Le Livre noir"

Robert Cummings et Arnold Moss

L’apport du scénariste Philip Yordan est un peu plus difficile à mesurer, ne serait-ce que parce qu’un certain mystère entoure sa filmographie. Considéré comme “progressiste” (ce dont attestent beaucoup des scénarios qu’il a signés ou auxquels il a contribués, pour Mann ou d’autres metteurs en scène), il a mis ses idées en conformité avec ses actes durant la période du maccarthysme, servant de prête-nom à plusieurs confrères blacklistés (parmi lesquels Ben Meddow ou Dalton Trumbo), à tel point que beaucoup doutent qu’il ait été l’auteur de tous les scripts qui lui sont attribués… Mais peut-être doit-on le créditer d’un “message politique” finalement plus subtil que le début du film ne le laissait supposer. Pour anti-Jacobins qu’il soit, Reign of Terror n’a rien d’un brûlot anti-révolutionnaire et encore moins pro-royaliste. Après tout, les Américains seraient mal placés pour cela, eux qui ont conquis leur indépendance du joug de la Couronne britannique par une révolution qui ne fut pas exactement de velours. Et ils s’en souviennent suffisamment pour que Le Livre noir rende, au détour d’une scène, un hommage appuyé au Général La Fayette, bien plus célèbre aux Etats-Unis qu’en France. Même si Robespierre y apparaît comme un despote mégalomaniaque, il est aussi présenté comme la conséquence d’une époque folle où le peuple n’était jamais rassasié de guillotine, surtout quand la faucheuse raccourcissait ses idoles de la veille (le film débute avec l’exécution de Danton, présenté ici comme le preux révolutionnaire, un peu comme chez Wajda, trente ans plus tard).

Wade Crosby (Danton) et Richard Basehart (Robespierre) dans "Le Livre noir"

Wade Crosby (Danton) et Richard Basehart (Robespierre)

Le film prend évidemment des libertés avec la vérité historique, notamment en laissant entendre une possible homosexualité de Robespierre (qu’aucun élément historique ne confime a priori, si ce n’est qu’il resta toujours célibataire) et surtout en inventant l’existence d’un “carnet noir” secret dans lequel le tyran aurait inscrit les noms de ses futures victimes avant leur exécution. Tout l’enjeu du film est donc de retrouver ce carnet avant que Robespierre ne se fasse proclamer dictateur par acclamation à la prochaine session de la Convention. Mandaté par le modéré Barras (2), le sémillant Charles d’Aubigny (Robert Cummings), aidé de la troublante Madelon (Arlene Dahl), n’a pas plus de vingt-quatre heures pour mettre la main sur le liste et éviter que la France ne sombre définitivement dans l’âge des ténèbres. Comme quoi Joel Surnow, avec 24, n’a pas inventé grand-chose…
Soumis à cet infernal compte-à-rebours, Le Livre noir avance au rythme trépidant d’un serial, où une péripétie chasse l’autre, ne laissant à ses héros pas le temps de se reposer plus de quelques minutes. Contraint à faire ses gammes pendant une demi-douzaine d’années sur d’authentiques séries B aux scénarios assez ineptes et avec des budgets encore plus réduits, la mise en scène d’Anthony Mann fait particulièrement merveille et adopte le parfait timing : les scènes s’enchaînent sans aucun temps mort mais sans que jamais une quelconque frénésie ne vienne nuire à la lisibilité d’une intrigue pourtant compliquée par le double jeu joué par nombre de ses protagonistes, dans une France où l’opportunisme politique est symbolisé par l’ambiguïté de Fouché (qui demande ainsi au début du film à Robespierre : “Où, dans tout Paris, pourrais-tu trouver quelqu’un d’aussi déloyal, sans scrupules, intriguant, traître, malin ou décevant que moi ?”).

Arlene Dahl dans "Le Livre noir"

Arlene Dahl

Mann est aidé en cela par un script assez virtuose et on se permettra à cet égard de contredire un peu le jugement de Jean-Claude Missiaen dans son entretien en bonus. Même s’il fait autorité sur Anthony Mann puisqu’il a signé le seul livre en français jamais consacré à celui qui est pourtant l’un des plus grands cinéastes américains et qu’il l’a côtoyé pendant quinze jours sur le tournage des Héros de Télémark en 1965, Missiaen confond un peu intrigue et script quand il dit, un peu péremptoirement, que toute la réussite du Livre noir est dû à la mise en scène de Mann, malgré un scénario un peu faible. L’intrigue est celle d’un serial, comme on l’a vu, et n’a évidemment pas la subtilité ou l’ambiguïté des grands films du cinéaste comme L’Appât, L’Homme de la plaine, Du sang dans le désert ou Cote 465 (pour n’en citer que quelques uns), mais propose presque toujours de vraies trouvailles pour alimenter ses nombreuses scènes de suspense, le film jouant énormément sur le principe du “le véritable dessein de nos héros sera-t-il démasqué ?”. A cet égard, la scène la plus virtuose du film est certainement celle où, se faisant passer pour Duval, exécuteur sans scrupules de Strasbourg, d’Aubigny se trouve confronté à cinq minutes d’intervalle à deux Mme Duval, censées démasquer sa fausse identité.
L’autre qualité du scénario réside dans ses dialogues, dont l’autoportrait de Fouché évoqué précédemment donne un bon aperçu de l’humour cynique et mordant. C’est Robespierre (excellent Richard Basehart, que Mann avait déjà dirigé dans un rôle de criminel psychopathe l’année précédente dans Il marchait la nuit) répliquant sèchement un “Don’t call me Max !” à un Fouché (3) ayant pris trop de libertés oratoires avec lui. Ou d’Aubigny répondant à Saint-Just doutant qu’il soit le fameux Duval au motif qu’il “ne ressemble pas à un boucher” : “A première vue, on pourrait croire que vous êtes un être humain…”.
Et si l’on ajoute en plus la toujours superbe Arlene Dahl (l’une des futures Deux rouquines dans la bagarre d’Allan Dwan), on comprend qu’on est en face de l’un des vrais trésors cachés de la filmographie, encore à découvrir, d’Anthony Mann.

(1) “Anarchie, misère, meurtres, incendies, peur… Ce sont les armes de la dictature. Une seule voix est entendue : celle de la guillotine”.
(2) Qui fut bien, avec Tallien et Fouché, le principal artisan de la chute (et de l’exécution rapide) de Robespierre et Saint-Just, comme le présente le film, qui peut donc aussi servir de support à un cours d’histoire sur la Terreur, sous réserve des quelques perspectives historiques évoquées au début de ce texte.
(3) Dans ce qui est peut-être le vrai rôle-clé du film, Arnold Moss, second rôle hollywoodien trop méconnu, est éblouissant et vole toutes les scènes, avec son étrange physique à mi-chemin entre Adrien Brody et… Marty Feldman !

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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