Aussi culte qu’il soit, contrairement à Jess Franco, Amando de Ossorio n’a pas été le plus prolifique des cinéastes d’horreur à l’espagnole. Il est surtout resté dans les mémoires pour sa fascinante tétralogie (réalisée en quatre ans) des templiers zombies qui réinterprète l’archétype du mort-vivant, saga à petit budget inspirée des légendes noires entourant l’Ordre du Temple, issu de la chevalerie chrétienne du Moyen Âge. Dans ses quatre récits, les Templiers, squelettes fantomatiques aux orbites vides, reviennent d’entre les morts pour anéantir cruellement la civilisation espagnole du XXe siècle, comme un rappel traumatique de la guerre civile espagnole dans une ambiance post-apocalyptique. Dans ses second et troisième volets —Le Retour des morts-vivants (1973) et Le Monde des morts-vivants (1974)—, Amando de Ossorio compose des fictions empreintes d’une dimension légendaire moyenâgeuse, mais aussi d’une simplicité narrative limitant l’intrigue et les interactions à leur strict minimum, où s’opposent des personnages humains innocents —du moins en apparence— et des figures spectrales semant l’effroi. Une fois la nuit tombée, les Templiers avancent lentement et sûrement, tuant aveuglément leurs proies : ces revenants montrent l’horreur comme issue non seulement de la mort inéluctable, mais également d’une société déjà condamnée par ses traumatismes non résolus. En plein franquisme, Amando de Ossorio produit un cinéma fantastique hanté par son propre pays, épouvanté et en ruines.

Le Monde des morts-vivants – Copyright Le Chat qui fume
Dans Le Retour des morts-vivants et Le Monde des morts-vivants, le fantastique opère comme un moyen de refléter le contemporain —et la sensation de fin du monde— au travers de paysages post-apocalyptiques. Le Monde… se situe à bord d’un galion hanté, perdu dans une brume opaque et mystérieuse, invisible en mer. Sur le bateau, l’obscurité est épaisse, le silence accablant et le mystère troublant. Des années avant The Fog de John Carpenter, le navire semble vide et menaçant comme un mauvais rêve dont il est impossible de s’échapper. Il devient alors un espace sans fin, un purgatoire flottant, un cimetière sur les flots. Dans Le Retour…, le village déserté et les rescapés réfugiés dans une église renvoient à un univers vide et achevé, que la mort semble avoir déjà déchu. Il en ressort une impression de non-retour, d’espace-temps indéfini, peuplé par les morts.

Le Monde des morts-vivants – Copyright Le Chat qui fume
Si de prime abord les ressorts psychologiques de la tétralogie peuvent paraître réduits, Ossorio surprend lorsqu’il compose des personnages masculins la plupart du temps lâches, cruels, imbus d’eux-mêmes et méprisables, quand ils ne sont pas purement et simplement des prédateurs sexuels. Dans Le Retour des morts-vivants, lorsque les rescapés sont réfugiés dans l’église, un homme d’affaires cherche à sauver sa peau —et uniquement la sienne— en envoyant les autres à l’abattoir. Il demande notamment à une petite fille de sortir afin qu’elle serve de diversion face aux Templiers. Dehors, l’enfant découvre avec effroi son père inerte et ensanglanté. Dans Le Monde des morts-vivants, où deux mannequins sont envoyées en mer pour une affaire publicitaire, la colocataire de l’une d’entre elles commence à s’inquiéter de leur disparition, et le responsable publicitaire, craignant une dénonciation à son encontre, la prend en otage avant de la violer. On se souvient alors d’une autre scène de viol, très éprouvante, dans le premier volet. Dans un cinéma de genre souvent placé sous le signe de la misogynie ou d’une caractérisation réduisant les femmes à l’état de victimes, il est étonnant de voir un cinéaste prendre aussi clairement position de leur côté, se refusant à n’en faire que de la chair à mutiler. Plusieurs héroïnes se distinguent d’ailleurs dans la saga par leurs velléités d’affranchissement et d’indépendance. Cependant, un personnage masculin se démarque des autres : un géographe passionné de légendes fantastiques qui s’interroge sur ce brouillard décrit par les mannequins perdues en pleine mer, et décide d’aller constater de ses propres yeux l’existence du galion hanté. Mais le groupe reste composé d’hommes pleins de mépris pour les femmes, tout comme dans Le Retour des morts-vivants. Les personnages féminins apparaissent intelligents, consistants et en proie à la violence masculine. Cette brutalité des rapports humains participe également de l’atmosphère sinistre des films.

Le Retour des morts-vivants – Copyright Le Chat qui fume
Les Templiers, au-delà des rapports de sexe qu’ils métaphorisent, surprennent par leur poésie, fantômes hantant les villes et incarnant la mort anéantissant l’humanité sans distinction. Amando de Ossorio puise son fantastique dans l’attitude et la gestuelle des Templiers, comme si ce seul concept, décliné à l’envi, suffisait à nourrir ses films. Ils se déplacent comme des somnambules, émettant des grognements sans que l’on sache vraiment s’ils sortent de leur corps où s’ils constituent un leitmotiv fascinant de la musique de Antón García Abril. Le traitement de l’angoisse et du gore cathartique porte également toujours sa griffe. Les flash-backs médiévaux sont l’occasion pour le cinéaste de se lâcher dans une violence graphique complaisante qui plante des épées dans les chairs nues et découpent des seins, avant que les tortionnaires ne subissent des supplices à leur tour. À l’ère contemporaine, les cris et la panique des humains qui s’enfuient ou se cachent se heurtent à la démarche incertaine et muette des templiers maudits, dont les orifices abyssaux ressemblent à un gouffre de cauchemar. Même les chevaux sur lesquels ils cavalent sont aveugles, seulement dotés d’orbites profondes et obscures, vides de substance et de sens. Leur avancée inébranlable finit toujours par frapper. Difficile, à nouveau, de ne pas y lire le caractère inéluctable de l’avancée du dictateur et de ses sbires face à une population terrorisée. Le Retour… et Le Monde… jouent sur la peur de la mort au sens littéral, celle des morts venant tuer les vivants ; mais aussi sur la peur de l’impossible, de l’oxymore du mort-vivant. S’y ajoutent encore la peur de l’inconnu, de la douleur, du sang, du corps dépossédé et déchiré, de la décomposition, de l’adieu et de la disparition. La mort s’y révèle d’une grande cruauté, et d’une grande beauté, particulièrement dans la scène d’agonie d’une des mannequins sur le navire maudit dans Le Monde des morts-vivants, où la séquence s’étire douloureusement à mesure que la jeune femme crie, perd son sang, tente de s’enfuir en vain, se défigure et se décompose atrocement. La souffrance se ressent autant que la volonté de survivre et la peur de mourir. Cette scène magistrale provoque une troublante sensation métaphysique. Il en surgit une violence d’autant plus singulière que cette folie meurtrière opère au ralenti tout en n’offrant aucune échappatoire. Les Templiers deviennent des figures expressionnistes, des automates, des revenants déjà détachés du réel. Dans Le Monde des morts-vivants, le navire constitue un décor fantastique, n’existant qu’au sein d’une brume imperceptible dans le rationnel : un espace légendaire concrétisé, semblable à une expiation, où les personnages évoluent à tâtons dans un décor sombre et ouaté, mutique et glaçant.

Le Retour des morts-vivants – Copyright Le Chat qui fume
Dans ces deux opus de la saga des Templiers morts-vivants, la répétition de certaines séquences, notamment dû au faible budget, se transforme en véritable motif formel, produisent un effet majeur sur la teneur poétique des récits. Plusieurs scènes sont reprises dans les films, et les récits jouent alors sur une forme de circularité macabre à laquelle rien n’échappe. Au-delà de l’horreur, Le Monde… et Le Retour… composent des fresques dans lesquelles le regard se déplace, avec des vignettes de dialogues entre les personnages, dans un effet s’apparentant à la bande dessinée : le découpage en tableaux, les personnages enfermés et la progression par plans lents et figés participent de cette impression de ressassement. Les décors renforcent également cette sensation d’éternel retour, à la fois authentiques et artisanaux : les plans d’ensemble sur le navire du Monde des morts-vivants trahissent la petite maquette flottant sur l’eau. De même, dans Le Retour des morts-vivants, l’église dans laquelle se réfugient les rescapés ressemble à un décor de théâtre. L’esthétique produit alors une impression d’irréalité grâce à son bricolage fait avec les moyens du bord, donnant naissance à un cinéma abstrait et poétique. Cette logique de reprise accentue encore la sensation de cauchemar, comme une boucle mortuaire où le temps demeure figé.

Le Monde des morts-vivants – Copyright Le Chat qui fume
Il faut vraiment revoir cette saga où le bis et l’artisanal s’entremêlent au conceptuel, pour en contempler la beauté vénéneuse, presque opératique, qui nous laisse dans un état de flottement, d’apesanteur. Le fantastique interprété par Amando de Ossorio transparaît sous une forme élégiaque : un cinéma de la disparition, où des fantômes errent dans une réalité déjà anéantie, dans une procession sépulcrale rappelant le destin historique. Le thème de la cécité insiste sur la fatalité d’un monde incapable de voir sa propre destruction, où les survivants sont piégés dans le brouillard ou enfermés dans une église, avec une vision constamment empêchée. En regard de cette cécité, le son vient contraster les cris de panique des vivants et le mutisme des morts, dont l’accompagnement sonore réside dans le tintement des cloches, le souffle du vent et le grondement sourd de la brume. Plus généralement, la religion est transfigurée en terreau de corruption et de mort : les figures sacrées deviennent des charognes, et l’église, refuge insalutaire, pose l’imaginaire chrétien comme vidé de son salut. Venant d’autrefois, les Templiers montrent un passé revenant dévorer le présent et le ramener à lui, marquant l’impossibilité d’échapper à l’Histoire et à la mémoire.
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Le Retour des morts-vivants (UHD/BLURAY)
BONUS
• Souvenirs d’Amando de Ossorio avec l’actrice Loreta Tovar (10 min)
• Le Retour des morts-vivants avec Ángel Sala (30 min)
• Films annonces
Le Monde des morts-vivants (UHD/BLURAY)
BONUS
• Les Templiers errants avec Víctor Matellano (26 min)
• Les vestiges des templiers avec Antonio Garcinuno, artiste FX et historien du cinéma (17 min)
• Films annonces
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