Robert Kramer – "Doc's Kingdom – Walk the Walk" (DVD)

Au delà de ses classiques, voici en DVD  deux œuvres plus discrètes de Robert Kramer, financées en Europe, Doc’s Kingdom et Walk the Walk. Errance et fuite, quêtes de la multiplicité et de l’authenticité, mais aussi problématique des origines… tout celà s’y croise sans avoir vraiment de places attribuées.
 


 
Difficile de définir la forme chez Robert Kramer, ni même un projet arrêté, ce qui n’était sans doute pas dans son cadre artistique… Assez réticent à la frontière entre documentaire et fiction, le réalisateur s’est plus à essayer de la gommer autant que faire ce peu, que ce soit dans son début de carrière underground et activiste, jusqu’à ses voyages à travers l’Europe où il poursuivit sa carrière. En 1975 le film Milestone se proposait de faire le point collectivement sur l’histoire américaine et ses épreuves contemporaines au travers de différents protagonistes et trajectoires. Cette idée kaléidoscopique ne quittera pas son œuvre jusqu’à la fin.
 
Réalisé en 1987 après le plantage de son film de SF post-apocalyptique Diesel, Doc’Kingdom est ceci dit un métrage relativement resserré et simple, même si le metteur en scène se plait à revisiter les décors portuaires et industriels comme structurant en eux même les individus. L’impressionnant Paul McIsaac y interprète à l’évidence un avatar direct du metteur en scène : un homme au lourd passé engagé qui a abandonné les Etats-Unis pour s’installer dans un pays (le Portugal) et une profession (la médecine) qui ne sont sans doute pas des réalisations mais une fuite en avant, vers l’autre, qui lui est absolument vitale. Il y a de la poésie dans les choix des personnages chez Kramer, mais pas nécessairement de romantisme…C’est encore moins le cas chez Doc (jeu de mot avec le label "documentariste" accolé à Kramer?) qui traîne à la fois sa passion d’une ouverture sur le monde, mais aussi une immense lassitude et routine. Ayant réalisé sur place en 1980 un documentaire, le décor Portugais n’est sans doute pas qu’une figure imposée de par la production assurée par Paulo Branco. C’est aussi un lieu frontière entre une Europe plus riche et le tiers-monde (« Doc » a aussi fait un passage par le continent africain), et une perspective vers son Amérique natale qui semble par certains égards le rappeler depuis la jetée où il a élu domicile.
 
 

 
Utilisant des figures classiques comme la mort d’un ancien amour et la visite d’un fils jamais rencontré, Kramer ne sombre pourtant jamais dans le symbolisme et se tire au mieux de fausses conventions narratives dont il fait un peu ce qu’il veut. Car ici c’est un possible système Kramer qui étoufferait de par l’enfermement progressif de Doc dans sa posture. S’y adjoignent  le rejet de l’Amérique témoigné en son encontre par des menaces, ou les recadrages professés par un tenant de bar excellemment interprété par Jao César Montairo lui-même. A ce degrés, « l’homme de gauche » est prêt à reprendre inconsciemment des vieux stigmates droitiers du nouveau continent : appropriation et conquête d’un territoire, sa défense par les armes… La visite du fils (le jeune Vincent Gallo, dont le rôle annonce bizarrement sa présence dans Tetro vingt-deux ans plus tard) dont Kramer épouse en parallèle le point de vue, aboutit à une belle rencontre père-fils, spontanée et curieusement dépassionnée, qui donne à voir autre chose sur ce thème rebattu.
 
Paul McIsaac en « Doc » reviendra dans Route One USA, le film de plus quatre heures qui fit office de retour pour Kramer aux Etats-Unis.
 
 
Sur la route encore nous sommes avec Walk the walk (1995), production « francophone » (France, Belgique, Suisse) qui s’intéresse à nouveau à la famille, mais ici dans son éclatement. Raye, fille métisse d’un couple atypique (une chercheuse en microbiologie et un athlète) quitte à vingt ans son foyer, qui ne survivra pas à cet abandon… Tandis que l’on reste avec la mère Nellie qui peine à se reconstruire sur place et décortique littéralement sa « terre », la caméra de Kramer suit aussi les pérégrinations du père et de la fille chacun de leur côté, dans des paysages et des contextes sociaux très différents.
 
Il y a des images et un montage souvent hypnotique dans Walk the Walk, cette envie de « sentir » le monde et d’avoir un contact franc avec ce dernier, dépouillé en même temps que sensible. Pourtant le dispositif n’est pas sans être un peu artificiel ici, et ironiquement l ’absence de ligne directrice sauve finalement les meubles d’une matrice casse gueule. En l’état Walk the Walk est un collage d’impressions pas si éloigné des carnets d’une Sophie Caille mais en moins fignolé et via le prisme de personnages crées comme des extensions du regard. Un film qui trimballe aussi avec lui quelques fantômes contemporains des années 90 comme les frontières de l’Ex-URSS et les conflits Balkans, mais aussi l’angoisse de la séropositivité. Sur ce dernier point on se rend compte à quel point une sensibilité à des thèmes dans les travaux artistiques sont sensibles à leurs traitement informationnels, et l’évocation du SIDA, de ses peurs, ont plus ou moins disparu des écrans de cinéma de nos jours… Ce qui peut être perçu comme une dramatique vue de l’esprit de la part des cinéastes… (fin de cette courte parenthèse).

 
Par moments on peut se dire que la caractérisation fait montre de schématisme, que l’héroïne se raccroche à une fraicheur et un espoir un peu naïf. Mais Walk the Walk malgré ses maladresses « généreuses » si l’on peut dire, respire aussi le malaise d’une décennie qui chante la fin des frontières idéologiques et utopiques, l’entrée dans une mondialisation qui se fait plus économique et malaisante… Le citoyen du monde n’est plus tout à fait celui de la jeunesse du réalisateur. Lucide aussi sur les pays qu’il a filmés, Kramer laisse la jeune Raye livrer une belle analyse sur la France comme incapable de vivre sa multiplicité d’origines, enfermée dans un énorme  tabou politique. Quelque chose que l’on a trop souvent du mal à formuler par nous même aussi simplement.
 
Si Kramer met une nouvelle fois en exergue les parcours existentiels de ses personnages à travers un ressenti organique et psychique de l’espace et des paysages, il nous empêche aussi de nous sentir comme de simples spectateurs de fiction, de nous enfermer dans ce confort, au détour de nombreux regards caméras (très présents aussi dans Doc’s Kingdom) et de dialogues avec sa jeune héroïne. De la poésie parfois en découle… Mais aussi pour le réel une perspective de fière résistance à sa mise en boite, rappelant à qui veut l’entendre qu’on n’en fait pas une matière si honnêtement malléable.
 
Pas de bonus autour de Robert Kramer, c’est un peu dommage, on aurait apprécié des interviews où des textes par exemples, même si les films pour le coup en sont réduit à leur existence par eux-mêmes ce qui ne serait peut-être pas pour déplaire à l’artiste disparu en 2001. Si la copie de Doc’s Kingdom est de bonne qualité, le transfert de Walk the Walk laisse lui franchement à désirer…

Editeur: Why Not Production – collection "2 films de"/Cahiers du Cinéma. Sortie depuis le 30 juin.

Pour aller plus loin: texte de Robert Kramer de 1993, Pour vivre hors-la-loi tu dois être honnète sur le site dérives.tv.

A propos de Guillaume BRYON

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