Le mois dernier, la ressortie du remarquable Outrage (1) (1950), d’Ida Lupino, a pu donner aux spectateurs un avant-goût de la production si singulière de cette réalisatrice d’origine britannique, installée à Hollywood. Depuis le 30 septembre dernier, une rétrospective lui est consacrée, à Paris et en province, et permet de découvrir quatre de ses films les plus mémorables. Faire face, Avant de t’aimer, Le Voyage de la peur, et Bigamie construisent en effet une filmographie passionnante, qui met au premier plan des personnages féminins indépendants, obstinés, souvent agaçants, à mille lieues des stéréotypes glamour véhiculés par les productions hollywoodiennes de l’époque.

Actrice chez Nicholas Ray ou Robert Aldrich dans les années quarante, Ida Lupino passe de l’autre côté de la caméra dans les années cinquante et en une décennie, scénarise et réalise un peu moins d’une dizaine de films, avec l’aide de son mari, le producteur Collier Young. C’est à ses côtés qu’elle fonde une société indépendante, The Filmmakers, qui permettra de donner le jour à des œuvres inclassables. Éblouissants par leur perfection visuelle, les films d’Ida Lupino témoignent d’une qualité toute hollywoodienne dans leur réalisation, mais surprennent par leur réalisme brutal et leur critique à peine voilée du puritanisme américain.

Copyright les Films du Camélia

Faire face, Avant de t’aimer, et dans une moindre mesure Bigamie, relèvent d’un cinéma engagé, tant par leur dominante sociale que par le regard humaniste posé sur les protagonistes. Telle est du reste la fonction des cartons sur lesquels s’ouvre ces films, appelant le spectateur à la compassion et l’enjoignant à ne pas juger les personnages qui vont lui être présentés. La jeune femme incarnée par Sally Forrest dans Faire face rappelle par son obstination et son aveuglement les personnages féminins d’Outrage et d’Avant de t’aimer : tout se passe comme si ces héroïnes entêtées devaient d’abord s’embourber, se révolter, et se fourvoyer, avant de lâcher prise et de se retrouver. Au carrefour du documentaire et de la fiction, ces trois films mettent ainsi en scène des individus ordinaires en proie à des dilemmes moraux ou à des accidents du destin.

Film noir hanté par la figure d’un tueur en série, Le voyage de la peur tranche à première vue sur les films précédemment évoqués. Profondément sadique, le meurtrier qui prend en otage les automobilistes, deux amis partis pêcher le temps d’un week-end, fascine par sa monstruosité physique et morale. L’atmosphère sinistre du film est encore magnifiée par le cadre désertique dans lequel il fut tourné, et fait se rencontrer deux traditions cinématographiques américaines, le road-movie et le western. La sobriété de son scenario, ainsi que sa dimension de fait-divers, suggérée par son titre original – The Hitch-hiker -, le rattachent malgré tout d’une certaine manière à la constellation réaliste formée par les trois autres films.

Copyright les Films du Camélia

Bigamie (The Bigamist) met en scène un couple sans enfant qui souhaite adopter. Mais quand il apprend qu’une enquête va être menée sur sa vie privée, le mari se montre tout à coup réticent. Si le titre du film ne fait pas de mystères sur la double vie du personnage, la réalisatrice parvient toutefois à le représenter sans manichéisme, et lui confère une forme de tendresse mélancolique, parfaitement rendue par l’interprétation d’Edmond O’Brien. Ida Lupino elle-même y campe une maîtresse atypique, au charme discret, à la fois généreuse et désenchantée, constituant en cela une des figures les plus attachantes de cette série de films.

La première séquence d’Avant de t’aimer (Not wanted) est proprement spectaculaire. Placée en haut d’une rue en pente, la caméra, fixe, fait apparaître une silhouette lointaine : une jeune femme s’avance lentement vers nous, sur une musique aux accents dramatiques. Les pas de la jeune femme, dont le regard semble hagard, s’accordent au rythme de cette bande-son. Tout à coup, les gémissements d’un tout jeune bébé se font entendre, hors-champ. C’est alors que le regard du personnage s’illumine peu à peu, comme happé par des souvenirs heureux, et se dirige vers la source de ces cris. Cédant à une impulsion, la jeune femme s’empare du bébé dans son landau et repart avec lui dans les bras. Immédiatement arrêtée pour tentative d’enlèvement, le personnage se demande comment il a pu en arriver là. Avant de t’aimer déploie alors un récit rétrospectif, qui commence comme une bluette et se transforme en drame social aux allures de reportage. Le carton inaugural du film insistait déjà sur le fait que cette histoire se répétait ad nauseam année après année (2), comme pour suggérer encore la dimension quotidienne du tragique ici représenté.

Faire face (never fear), qui date de 1949, présente le parcours bouleversant d’une jeune danseuse soudain paralysée, et constitue certainement le joyau de cette collection. Le charmant couple formé par Sally Forrest et Keefe Brasselle, également interprètes principaux d’Avant de t’aimer, parvient à émouvoir le spectateur par son innocence et sa destinée malheureuse. Alors que le début du film est marqué par une infinie légèreté, Faire face prend une direction inattendue pour évoquer un univers hospitalier où la cruauté de la maladie est compensée par une authentique camaraderie. Cette peinture quasi documentaire d’un univers jusque-là invisible car dérangeant, loin de créer le malaise, témoigne du formidable humanisme d’Ida Lupino, bien décidée à rendre leur dignité à ses personnages.

Et s’il vous fallait encore une raison pour ne pas passer à côté de cette formidable rétrospective, précisons que ces quatre films d’Ida Lupino sont courts, argument, qui, en temps de couvre-feu, vous incitera peut-être à vous risquer dans les salles obscures avant 21h…

(1) https://www.culturopoing.com/cinema/reprises/ida-lupino-outrage/20200908

(2) « This is a story told one hundred thousand times each year »

NOT WANTED, AVANT DE T’AIMER (ÉTATS-UNIS) / 1949 / 1H31 / VISA 10005 AVEC SALLY FORREST, KEEFE BRASSELLE, LEO PENN

THE HITCH – HIKER, LE VOYAGE DE LA PEUR (ÉTATS-UNIS) / 1953 / 1H11 / VISA 14412 AVEC EDMOND O’BRIEN, FRANK LOVEJOY, WILLIAM TALMAN

NEVER FEAR, FAIRE FACE (ÉTATS-UNIS) / 1949 / 1H21 / VISA 33175 AVEC SALLY FORREST, KEEFE BRASSELLE, HUGH O’BRIAN

THE BIGAMIST, BIGAMIE (ÉTATS-UNIS) / 1953 / 1H23 / VISA 18341 AVEC JOAN FONTAINE, IDA LUPINO, EDMOND O’BRIEN

DISTRIBUTION LES FILMS DU CAMÉLIA

 

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Sophie Yavari

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.