Les yeux ouverts jusqu’à s’en brûler

Le Malin (Wise Blood, 1979) de John Huston, qui est ressorti ce mercredi, est avant toute chose un film sur la perception que l’on peut avoir du monde, et sur l’irrémédiable solitude qu’elle peut générer lorsque cette vision du monde n’est pas partagée. Cette idée semble apparaître dès le générique, série d’instantanés en noir et blanc regardant frontalement l’Amérique profonde (celle de Macon en Géorgie, où a été tourné le film) dans laquelle le personnage principal, Hazel Moses (interprété par Brad Dourif) arrive en auto-stop. La photographie est l’art de l’image arrêtée, de la perception interrompue (donc partielle), d’une vérité sur laquelle l’on peut débattre. Elle est un regard au passé et un leurre pour le présent. Elle est un souvenir.

Les plans photographiques de ce générique annoncent ce que va découvrir Hazel à son arrivée dans la maison familiale après une période indéterminée passée dans l’armée : les ruines du passé s’avèrent inhabitables. La première séquence du Malin ressemble de ce fait à une sorte de programme que l’oeuvre de Huston suivra obstinément : Hazel visite les vestiges de ses souvenirs (la maison apparemment familiale faite de planches pourries et réduite presque littéralement en tas de poussière), tente d’y imposer sa présence et son pouvoir (le carton laissé sur un meuble menaçant tout potentiel cambrioleur) mais ne parvient finalement qu’à l’abandonner sans regarder derrière lui (jamais le personnage ne reviendra dans ce lieu). La maison de planches est métonymique du deep south géorgien dans lequel Hazel traîne ses guêtres : l’Amérique profonde semble elle-même partir en lambeaux, gangrénée par la méfiance, l’attrait de l’argent, la violence, le racisme et l’illusion. Voici ce que montre John Huston dans Le Malin : un pays faisant du faux un véritable culte, une sorte de miroir aux alouettes dans lequel on peut se mirer jusqu’à la folie furieuse.

Sabbath Lily et l'”aveugle” Asa Hawks (Amy Wright et Harry Dean Stanton) (©Carlotta)

La falsification, en effet, règne en maîtresse : le prédicateur aveugle Asa Hawks (Harry Dean Stanton) est un imposteur notoire qui se sert de son handicap factice pour mieux soutirer l’argent des croyants crédules ; le publicitaire Hoover Shoates (Ned Beatty, hâbleur en diable), qui tente de se servir des prêches de Hazel pour se faire quelques dollars, va créer de toutes pièces un prédicateur concurrent pour se venger du fait que le jeune illuminé ait brutalement refusé un partenariat avec lui ; Hazel considère le tas de ferraille qui lui sert de véhicule comme une automobile increvable puisque fabriquée par une industrie américaine en son temps florissante et donc considérée comme immortelle. L’Amérique est devenue inconsciente d’elle-même, mensongère, vouée à être décevante. Et Le Malin de montrer cette accumulation de déceptions subies par Hazel, qui n’est finalement qu’à la recherche de l’honnêteté, de cette innocence que l’Amérique a perdue pendant qu’il passait son service militaire duquel il revient avec une blessure apparemment honteuse (jamais le jeune homme ne dira quelle partie de son corps fut blessée). Tel semble être le rôle du nouveau prédicateur qu’est Hazel : désamorcer le faux, dénoncer les impostures (la cécité de Hawks, dont le nom lui-même évoque la qualité de vision des rapaces, ce qui aurait pu mettre la puce à l’oreille), refuser les compromis véreux (avec Shoates), ceci quitte à passer pour un dingue ou à se mutiler gravement pour mieux éprouver la vérité du monde.

Dans un monde qui ressemble peu ou prou au chaos, rien n’est plus factice que la croyance ou qu’une religion s’appuyant sur le précepte de rédemption. Paradoxalement, face à un univers illusoire, c’est le faux qui ressemble le plus au vrai ; c’est pour cette raison que Hazel Moses devient le prédicateur d’une nouvelle Eglise, « l’Eglise de la Vérité, l’Eglise sans Dieu Crucifié ». La création de cette congrégation, qui va peu à peu pousser le personnage dans la folie meurtrière, peut avant tout se voir comme un acte d’idéalisme, posant cette question terrible : dans un monde sans morale, sans codes, où la religion est instrumentalisée par les marchands du temple, où l’amour s’inscrit sur les murs des toilettes publiques sous la forme du message d’une prostituée désabusée, où (horreur !) les fautes d’orthographe s’étalent un peu partout (jusque dans le générique, dans lequel le réalisateur du film s’appelle facétieusement « Jhon Huston »), où la bêtise concurrence l’arrivisme, où la moindre relation humaine semble impossible (voir le personnage très triste d’Enoch [Daniel Shor]), comment la rédemption fondée sur le modèle christique est-elle possible ?

Jetant leur médiocrité à la face de ses contemporains aveuglés, cherchant littéralement à leur ouvrir les yeux (ceci après avoir rendu la vue au faux aveugle prédicateur), Hazel n’attire que l’antipathie et ne pourra exister qu’en mettant son propre corps à l’épreuve. Le prêcheur de l’Eglise sans Dieu Crucifié devient son propre Christ stigmatisé, liant du fil de fer barbelé autour de son torse et marchant des heures dans des chaussures remplies de cailloux, préférant se brûler les yeux à la chaux vive plutôt que d’assister à la déréliction du monde. De fait, la trajectoire de Hazel Moses est celle d’un Candide (certes meurtrier) de la fiction américaine, arpentant le monde avec un regard utopiste et préférant enlever ce regard de son être lorsqu’il constate que l’idée même d’un idéal est une chimère inaccessible. Le Malin peut alors être considéré comme une forme de conte philosophique finalement misanthrope en même temps que le portrait acide d’un pays sans âme, rongée par le cynisme, l’individualisme et la vénalité. Ou quand le sardonique « meilleur des mondes possibles » voltairien devient une Amérique sur le point de basculer dans le reaganisme.

Le prédicateur Hazel Moses (Brad Dourif)(© Carlotta)

Un dernier mot sur l’interprète de Hazel Moses, Brad Dourif, ici absolument époustouflant, aussi émouvant dans la recherche de l’idéal de son personnage que glaçant dans la violence presque inhumaine dont il est capable. Découvert trois ans avant dans Vol au-dessus d’un nid de coucous de Milos Forman (1976) et magistral au cours des deux années suivantes dans La Porte du Paradis de Michael Cimino (1980) et Ragtime de Forman, encore lui (1981), Dourif se posa particulièrement dans ce Malin dérangeant comme l’un des acteurs les plus impressionnants de la fin du Nouvel Hollywood. Performance marquante dans un film qui, lui-même, ne laisse pas de marbre.

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A propos de Michaël Delavaud

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