Les leçons de l’affaire Scorsese ou la tentation du jugement a priori – Introduction

Introduction
Que le lecteur de cet article soit rassuré, il ne s’agit pas pour moi de lui expliquer ce qu’est un jugement a priori dans la philosophie de la connaissance de Kant… Mais de revenir sur un événement culturel qui a eu lieu il y a maintenant 24 ans : la sortie du 13ème film de Martin Scorsese La dernière tentation du Christ. Sorti dans les cinémas en France le 28 septembre 1988 ce film a suscité, dès avant même sa projection dans les salles obscures, une immense polémique[1]. Le cardinal Lustiger avait même réussi, en faisant pression sur le ministre de la culture de l’époque, Jack Lang, à bloquer une subvention du ministère qui aurait fait du film de Scorsese une coproduction française. L’objet de cet article est d’étudier comment certains milieux catholiques ont réagi en France. J’insisterai particulièrement sur les réactions officielles des cardinaux Decourtray et Lustiger. Mon objectif consiste à comparer les accusations portées contre ce film au contenu réel du film et du livre qui l’a inspiré. Enfin je me poserai la question de savoir si la réaction officielle des cardinaux a été intellectuellement honnête et pertinente du point de vue des relations que l’Eglise désire entretenir avec le monde de la culture depuis le concile Vatican II, concile dont l’Eglise célèbre cette année le 50ème anniversaire. C’est en effet le 11 octobre 1962 que le bienheureux pape Jean XXIII a ouvert le concile dans la basilique vaticane.
Ce sont trois événements plus ou moins concomitants qui m’ont décidé à écrire cet article et à revenir sur ce que l’on peut appeler l’affaire Scorsese. Tout d’abord l’année 2011 a été marquée par les interventions et les manifestations, largement médiatisées, de l’institut Civitas qui se réclame de la doctrine sociale de l’Eglise mais qui est dans les faits intimement lié au mouvement catholique intégriste français et donc à la fraternité saint Pie X. L’institut Civitas a réussi à créer l’affaire Serrano [2]-Castellucci [3]-Garcia [4] en dénonçant avec véhémence des œuvres d’art jugées blasphématoires ou « christianophobes ». Ce même institut a réussi à mobiliser dans sa croisade bien au-delà du cercle des catholiques intégristes et traditionalistes si bien que de nombreux évêques ont dû prendre position dans cette affaire. Toute cette agitation provoquée par Civitas et les innombrables « débats » qui s’en sont suivis parmi les catholiques de France, avec une division non seulement des laïcs mais aussi des évêques sur la juste attitude à avoir par rapport à l’art contemporain lorsqu’il aborde des sujets religieux, a ramené à ma mémoire une affaire semblable, vieille de 24 ans, l’affaire Scorsese. La seule différence notable c’est qu’à cette époque les disputes entre catholiques sur Internet n’existaient pas. J’ai donc acheté d’occasion le DVD de La dernière tentation du Christ et je l’ai regardé. Et là je me suis dit qu’il y avait eu un malentendu de taille à propos du sens de ce film. Enfin un livre consacré au cinéaste Martin Scorsese est sorti en 2011 aux éditions Sonatine : Richard Schickel, Conversations avec Martin Scorsese. J’avais donc en main tous les éléments pour me lancer dans une enquête passionnante à propos de l’affaire Scorsese et pour en tirer des leçons quant à l’attitude du catholique confronté à l’art contemporain que ce soit de la photographie, du cinéma ou du théâtre.


[1] En 1985 le film de Godard Je vous salue Marie avait déjà scandalisé certains chrétiens. http://artsculturesetfoi-lyon.cef.fr/spip.php?article593
[2] Piss Christ à Avignon ; http://www.20minutes.fr/article/708283/culture-le-piss-christ-serrano-vandalise-musee-art-contemporain-avignon
[3] Sur le concept du visage du Fils de Dieu ; http://www.lefigaro.fr/theatre/2011/10/30/03003-20111030ARTFIG00226-romeo-castellucci-la-piece-qui-fait-scandale.php
[4] Golgota Picnic ; http://www.lefigaro.fr/theatre/2011/12/07/03003-20111207ARTFIG00814-golgota-picnic-ne-vaut-pas-un-scandale.php

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