Les leçons de l’affaire Scorsese ou la tentation du jugement a priori – 1

1. Le roman de Nikos KAZANTZAKIS
Martin Scorsese n’a pas inventé le scénario de son film. C’est Barbara Hershey (Marie-Madeleine dans le film) qui lui offrit le livre de Kazantzakis, en 1972, pendant le tournage de Boxcar Bertha, le premier long métrage du cinéaste italo-américain[1]. Il est donc important de se référer au livre avant d’aborder sa transposition au cinéma. Nikos Kazantzakis[2] est un écrivain grec (1883-1957), né en Crète, lauréat du prix international de la paix en 1950. C’est deux ans avant sa mort, en 1955, que paraît La dernière tentation du Christ. Dans un communiqué du 6 septembre 1988, auquel je ferai souvent référence tout au long de cet article sous le nom de « Communiqué Decourtray[3] », voici ce qu’affirment les cardinaux Decourtray et Lustiger : « vouloir porter à l’écran, avec la puissance réaliste de l’image, le roman de Kazantzakis est déjà une blessure pour la liberté spirituelle de millions d’hommes et de femmes, disciples du Christ. » C’est la seule allusion à l’œuvre de l’écrivain grec. Nous ne trouvons dans ce communiqué aucune analyse, même succincte, du roman. Il est fort probable que le cardinal Decourtray n’en ait même pas lu une seule ligne. Je n’ai pas lu ce roman. Toutefois j’ai lu la préface, œuvre de Kazantzakis, assez développée, ainsi que les dernières lignes du livre. En annexe de cet article je donnerai au lecteur la possibilité de lire in extenso cette préface[4]. Pour ne pas trop alourdir l’article je me limite ici à relever quelques passages significatifs de cette préface. Celle-ci est en elle–même un petit chef d’œuvre littéraire qui, de par la profondeur de sa réflexion philosophique et l’intensité de la foi de son auteur, dépasse de loin beaucoup d’homélies de prêtres et d’évêques…
Une chose est certaine : Kazantzakis est profondément croyant et son œuvre n’a absolument aucune intention blasphématoire. Ce qui est au centre de sa démarche c’est le mystère du Christ vrai Dieu et vrai homme. Rappelons qu’il n’a pas fallu moins de 5 siècles pour fixer la doctrine catholique sur ce point après bien des conciles et des luttes souvent féroces entre partisans de la foi orthodoxe et hérétiques : de la crise arienne (concile de Nicée en 325) jusqu’au concile de Chalcédoine (451)… Ce qui paraît évident pour tout catholique en 2012 est le fruit d’une longue maturation théologique. La révélation des Evangiles ne suffit pas en elle-même à définir clairement la doctrine sur l’identité du Christ. C’est donc une préoccupation christologique qui anime l’œuvre de Kazantzakis : « La double substance[5] du Christ a toujours été pour moi un mystère profond et impénétrable : le désir passionné des hommes, si humain, si surhumain, d’arriver jusqu’à Dieu – ou plus exactement de retourner à Dieu et de s’identifier à lui. » A cet intérêt théologique pour la figure du Christ s’ajoute une part d’autobiographie. Sont ainsi mentionnées les « larges blessures » que cette recherche a ouvertes chez l’écrivain. Ce qui passionne Kazantzakis c’est justement de rendre compte, à partir de la figure du Christ, de « la lutte incessante et impitoyable entre la chair et l’esprit[6] ». Ou pour le dire autrement comment dans l’unique personne du Fils de Dieu l’humanité et la divinité ont été unies. Kazantzakis veut rendre au Christ toute son épaisseur humaine. Il nous montre dans sa préface le Christ, non seulement comme le fondateur de la religion chrétienne, mais aussi comme un mystère universel : « Tout homme est un homme-dieu, chair et esprit. Voilà pourquoi le mystère du Christ n’est pas seulement le mystère d’un culte particulier mais touche tous les hommes. » Le concile Vatican II affirmera la même conviction 10 ans plus tard dans la constitution pastorale Gaudium et Spes : « Le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. […] Par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme »[7]. En montrant le Christ qui triomphe de la tentation Kazantzakis nous le présente comme un modèle, un exemple suprême qu’il nous faut suivre. D’où une fois encore l’importance de ne pas absorber son humanité dans sa divinité : « Tout ce que le Christ avait de profondément humain nous aide à le comprendre, à l’aimer et à suivre sa Passion, comme si c’était la nôtre. S’il n’avait pas en lui la chaleur de cet élément humain, il ne pourrait jamais toucher notre cœur avec tant d’assurance et de tendresse ; et il ne pourrait pas devenir un modèle pour notre vie. Nous luttons, nous le voyons lutter comme nous et nous prenons courage. Nous voyons que nous ne sommes pas seuls au monde et qu’il lutte à nos côtés. »

L’intention de l’auteur est clairement exprimée à la fin de cette préface admirable : « C’est pour donner un exemple suprême à l’homme qui lutte, pour lui montrer qu’il ne faut pas qu’il redoute la souffrance, la tentation et la mort, parce que tout cela peut être vaincu et a déjà été vaincu, que ce livre a été écrit.[…] Ce livre n’est pas une biographie, c’est une confession de l’homme qui lutte. En le publiant j’ai accompli mon devoir. Le devoir d’un homme qui s’est beaucoup battu, qui a été beaucoup tourmenté dans sa vie et qui a beaucoup espéré. Je suis sûr que tout homme libre qui lira ce livre plein d’amour aimera plus que jamais, mieux que jamais, le Christ. » Dans son communiqué le cardinal Decourtray affirme ne pas vouloir « juger les intentions du romancier ». On le comprend aisément : comment pourrait-il donc les juger sans avoir pris le temps de les connaître ? Dans sa préface Kazantzakis explique ce qu’a été la dernière tentation du Christ, sur la croix. Evidemment son œuvre est imaginaire. Mais ce n’est toutefois pas une interprétation farfelue qui serait privée de tout fondement dans les textes évangéliques, bien au contraire. Après les tentations de Jésus au désert saint Luc note : « Le diable avait tenté Jésus de toutes les façons possibles ; il s’éloigna de lui, attendant une occasion » (4, 13). Pour Kazantzakis cette occasion se présentera justement au moment du supplice de la croix. Même si les Evangiles ne nous parlent pas du diable déguisé en ange venant tenter Jésus sur la croix ils nous parlent bien de la même tentation exprimée par les cris de ceux qui se moquent du crucifié : « Sauve-toi donc, puisque tu es fils de Dieu, descends de ta croix ! […] Voilà bien le roi d’Israël ! Qu’il descende maintenant de la croix et nous croirons en lui » (Matthieu 27, 40.42). Sans oublier la scène de l’agonie dans le jardin des oliviers dans laquelle la lutte intérieure du Christ nous est dépeinte (Luc 22, 40-43). Lorsque le roman nous montre Jésus cédant à Satan déguisé en ange, descendant de la croix pour y mener une vie d’homme « normal » avec femme et enfants, il nous montre en fait un mirage et non pas une réalité : voilà ce qui aurait pu arriver si Jésus avait cédé à l’ultime tentation. Nous en avons la preuve en lisant la dernière page du livre dans laquelle Kazantzakis reprend la version traditionnelle des Evangiles : « Jésus tourna les yeux en tous sens avec angoisse et regarda. Il était resté seul. La cour avait disparu, la maison, les arbres, les portes du village ; le village ; seules restaient, sous ses pieds, des pierres ensanglantées. Des pierres et au loin, très bas, dans le noir, une foule aux milliers de têtes[8] » Le cri LAMA SABACTHANI (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?[9]), l’une des 7 paroles du Christ en croix, est ensuite mentionné, mettant en évidence l’humanité du Christ. Et enfin la parole TOUT EST ACCOMPLI[10], mettant en évidence le triomphe du Fils de Dieu sur la dernière tentation. Mais rien ne vaut la lecture du texte original : « Il secoua la tête et brusquement se rappela où il se trouvait, qui il était et pourquoi il souffrait. Une joie sauvage et indomptable s’empara de lui. Non, non, il n’était pas lâche, déserteur et traitre. Non, il était cloué sur la croix, il avait été loyal jusqu’au bout, il avait tenu parole. L’espace d’un éclair, à l’instant où il avait crié ELI ELI et où il s’était évanoui, la Tentation s’était emparée de lui et l’avait égaré. Mensonges que les joies, les mariages, les enfants ; mensonges que les petits vieux décrépits et avilis qui l’avaient traité de lâche, de déserteur et de traitre ; tout cela, tout cela n’était que visions suscitées par le Malin !

Ses Disciples vivent et prospèrent, ils ont pris le chemin de la terre et de la mer et annoncent la Bonne Nouvelle. Tout s’est passé comme il fallait, loué soit Dieu ! Il poussa un cri triomphal : TOUT EST ACCOMPLI ! Et c’était comme s’il disait : Tout commence[11] ». En quoi cette interprétation des Evangiles constitue-t-elle « une blessure pour la liberté spirituelle de millions d’hommes et de femmes, disciples du Christ » ? Pour ma part j’aimerais, en tant que catholique, qu’il y ait de nombreux Kazantzakis pour s’inspirer aujourd’hui avec autant de profondeur et de beauté de la vie du Christ dans leurs œuvres littéraires !
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[1] Conversations avec Martin Scorsese, p. 153 et 271.
[2] Le nom grec est privé de son « s » final dans l’édition française de 1959 (Plon) : Kazantzaki.
[3] Même si le communiqué est aussi signé par le cardinal Lustiger il est clair qu’il est d’abord l’œuvre du cardinal Decourtray et cela pour deux raisons : 1°/ Il n’a pas été repris dans le bulletin religieux du diocèse de Paris ; 2°/ Les réactions ultérieures du cardinal Lustiger dans Paris Notre Dame, ont, nous le verrons, une tonalité différente.
[4] Cf. Annexe I.
[5] Il faudrait voir le texte grec original, peut-être mal traduit en français. Le mot substance est inexact. On parle des deux natures du Christ.
[6] Ce vocabulaire est typique de l’apôtre saint Paul qui l’utilise très souvent dans ses lettres (par exemple : Romains 8,5).
[7] Il faudrait citer intégralement tout le numéro 22 de Gaudium et Spes auquel le pape Jean-Paul II ne cessait de se référer dans ses encycliques. Toute la vision chrétienne de l’homme et de sa condition, magnifiquement développée dans l’enseignement du pape, a sa source dans ce passage du Concile Vatican II.
[8] Nikos Kazantzaki ; La dernière tentation du Christ ; Plon / Presses Pocket, 1959, p.509.
[9] Marc 15, 34.
[10] Jean 19, 30.
[11] Nikos Kazantzaki ; La dernière tentation du Christ ; Plon / Presses Pocket, 1959, p.510.

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