The Other Hollywood – l’histoire du porno américain racontée par ceux qui l’ont fait.

Les titre et sous-titre de cette somme presque intimidante (750 pages) principalement signée Legs McNeil (aussi auteur d’un livre référence sur le punk, Please, Kill Me, déjà paru aux indispensables éditions Allia) sont un peu incomplets. On aurait tout aussi bien pu titrer l’ouvrage “The Other America” et surtout le sous-titrer “l’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait et ceux qui l’ont combattu”. Car une très grande partie de ce gros livre rouge nous fait revivre la lutte au long cours (qui ne connaîtra certainement jamais de fin) menée par les autorités américaines et tout particulièrement le FBI contre l’industrie du X.
Si le principal os à ronger des juges et policiers américains est le rôle (prépondérant) joué par la mafia dans l’organisation d’un business de plusieurs milliards de dollars, les fronts ont été multiples, depuis une cinquantaine d’années. Le premier, toujours actif aujourd’hui sous des formes qui épousent l’évolution des mœurs, est évidemment la lutte contre l’”obscénité”. Disons que, de judiciaire, le combat s’est resserré sur celui de la simple “morale publique” mais qu’il continue à faire des dégâts, faute de savoir faire dans la nuance (1). Et que tous les prétextes furent bons pour s’attaquer aux professionnels du X, qui, pleins de bonne volonté, n’ont pas été avares pour en fournir aux enquêteurs : entre soupçons et/ou preuves de trafic de drogue, de proxénétisme, de pornographie infantile (on parle là d’une “enfant” de 16 ans et plus innocente de grand-chose, mais on y reviendra…), de meurtres ou autres très banales fraudes fiscales, il n’y a guère que le terrorisme qui manque à la liste…

Legs McNeil

Legs McNeil

The Other Hollywood se fait le chroniqueur très détaillé des turpitudes d’un milieu forcément pas comme les autres mais dont le livre montre aussi (peut-être d’ailleurs pas suffisamment) qu’il n’a pour autant jamais vécu en vase clos : sexe, drogues, meurtres, c’était aussi un cocktail à succès dans d’autres pans de l’industrie américaine du divertissement au même moment, dans le music business (voir les connexions entre le porno et la scène hard rock) et bien évidemment au sein du “vrai” Hollywood, qui s’est toujours montré fasciné par ce genre cinématographique qu’est le X, et particulièrement par ses actrices (ce ne sont pas Sammy Davis, Jr. ou Warren Beatty qui pourraient ou auraient pu dire le contraire, pour ne citer que deux exemples parmi beaucoup d’autres).
Disons-le clairement : on fait parfois plus que frôler la lassitude en lisant certains chapitres du livre donnant surtout la parole aux policiers du FBI ou aux membres de la mafia. Leurs propos sont évidemment intéressants en soi et on en apprend de belles mais le premier sujet du livre (le porno) semble parfois un peu lointain. On reste également un brin perplexe devant les développements accordés à deux affaires certes très médiatiques mais qui sont très anecdotiques dans l’histoire du X (dont la seconde ne fait d’ailleurs pas vraiment partie) : l’émasculation puis la spectaculaire opération de chirurgie réparatrice réussie de John Wayne Bobbitt et son recyclage express dans le porno et la sex tape clandestine de Pamela Anderson et Tommy Lee (2).

Linda Lovelace et Chuck Traynor

Linda Lovelace et Chuck Traynor

Il faut donc parfois prendre son mal en patience (éventuellement même sauter quelques pages ?), tout autant qu’avoir le cœur bien accroché quand The Other Hollywood fait le récit de quelques vertigineuses descentes aux enfers. C’est le côté assez paradoxal du livre, son côté Hollywood Babylon angerien aussi (3) : pourtant écrit par un fin connaisseur de ce milieu (puisque Legs McNeil a aussi écrit quelques films X (4)) qui n’en est en rien un adversaire, The Other Hollywood donne pourtant sacrément du grain à moudre à ceux qui ne rêvent que de voir l’industrie du porno disparaître. Certes, les gens heureux n’ayant pas d’histoire, il est logique que McNeil se soit surtout intéressé à ce qui relève du faits divers. Ne cherchez pas en tout cas dans le livre une approche cinématographique du genre, ce n’est pas son propos. Sa forme même rend le travail analytique impossible puisque The Other Hollywood est à 100 % constitué de verbatims. Certains recueillis par les auteurs eux-mêmes durant ce que l’on imagine avoir été des années d’enquête, d’autres issus de sources aussi diverses que des interviews dans des journaux d’époque, quelques (auto)biographies, des coupures de presse et même des rapports de police… ou de médecine psychiatrique.
C’est aussi ce mode d’écriture qui rend un peu laborieux les chapitres consacrés au travail du FBI, qui auraient probablement été plus lisibles et compréhensibles en étant classiquement “racontés” par l’auteur.

Anthony PerrainoLouis "Butchie" Perraino

 

Anthony et Louis “Butcher” (sic) Peraino, heureux producteurs de Gorge profonde (même si ça ne se voit pas forcément sur ces photos…)

Les témoignages croisés ont en revanche d’autres intérêts inestimables, le premier étant évidemment, sur un même épisode, de confronter les sources et les points de vue, éventuellement contradictoires. Ce procédé s’avère particulièrement précieux lorsqu’il s’agit d’évoquer quelques unes des personnalités les plus controversées et/ou scandaleuses du business, qui ont chacune droit à d’assez longs développements.
A commencer évidemment par l’une de celles sans qui le cinéma pornographique n’aurait peut-être jamais connu un tel destin commercial. Car il y eut incontestablement un avant et un après Gorge profonde. Avec le film de Gerard Damiano, non seulement le cinéma pornographique se met à générer des profits considérables (qui retomberont essentiellement dans la poche de ses producteurs et distributeurs mafieux) mais il gagne une improbable respectabilité presque glamour. The Other Hollywood (comme le beau Coney Island Baby de Nine Antico) rappelle l’anecdote de Jackie “ex-Kennedy” Onassis s’affichant ostensiblement à l’une des projections du film (5). Linda Lovelace fut ainsi la première véritable porn star. Personnalité complexe et controversée, sur laquelle le lecteur se fera sa propre opinion : victime d’un business l’ayant contrainte aux pires horreurs (la lecture du passage concernant un tournage avec un chien est réservée aux plus endurcis (6)) ou fausse sainte-nitouche hypocrite, difficile de trancher même si de nombreux témoignages concordants donnent une idée de la réponse. De quoi, en tout cas, nous rendre encore plus curieux du biopic que Matthew David Wilder s’apprête à tourner sur la comédienne (Inferno : A Linda Lovelace Story, avec Malin Akerman dans le rôle principal).

Traci Lords, "barely legal" ?

Traci Lords, “barely legal” ?

Que ce soit Linda Lovelace ou bien John Holmes, Traci Lords ou Savannah, pour ne citer que quelques unes des figures évoquées dans ce récit passionnant (malgré ses défauts), ils ont tous un point commun : celui d’une histoire personnelle et familiale extrêmement compliquée, souvent particulièrement douloureuse. Pauvreté, violence domestique, parfois abus sexuels : autant d’étapes qui peuvent expliquer le plongeon dans l’”industrie du sexe” (7), si l’on veut faire du psychologisme à la petite semaine, mais dressant surtout le portrait de cette “other America” évoquée au début de ce texte. Une Amérique plutôt white trash, loin des grands centres urbains (ou de leurs banlieues ripolinées), celle que l’”autre Hollywood”, le “respectable”, ne nous montrait jamais dans ces années 50-60 où les pionniers du X ont grandi (Lovelace, Chuck Traynor, Holmes…). New York, la Floride et la San Fernando Valley, les trois centres historiques de l’industrie pornographique naissante, sont comme l’exorcisation de cette mauvaise conscience sexuelle de l’Amérique puritaine n’acceptant pas d’associer les mots sexe, plaisir et liberté.
Car au-delà des lourds traumas psychologiques que certain(e)s cherchaient probablement régler dans la pornographie, The Other Hollywood nous dépeint surtout les années 70 du X comme une bacchanale sans fin, qui n’était pas rythmée que par le seul fonctionnement d’une caméra (l’impression domine que tout le monde couchait peu ou prou avec tout le monde, éventuellement devant un objectif) et dont l’un des moteurs était la consommation proprement hallucinante de drogues en tous genres (mais dont la cocaïne était la reine incontestée). C’est une galerie de junkies à vrai dire assez triste : peu s’en sont sortis tout à fait indemnes (8), beaucoup en ont été totalement détruits. L’exemple le plus extrême est évidemment John Holmes, dont la biographie décrit une spectaculaire descente aux enfers, culminant avec l’horrible quadruple meurtre (sur fond de trafic de drogue) de Wonderland Avenue (l’artère si mal nommée de San Francisco) en 1981, auquel on ne saura certainement jamais quelle exacte il prit.

Le lieu du quadruple crime, sur Wonderland Avenue, San Francisco

Le lieu du quadruple crime, sur Wonderland Avenue, San Francisco

Il y aurait encore énormément à dire sur un livre d’une grande richesse. Beaucoup d’autres épisodes révèlent ainsi d’autres facettes du porno. L’infiltration de longue durée de deux agents du FBI (Pat Livingston et Bruce Ellavsky) illustre “à merveille” le pouvoir de fascination que peut exercer ce milieu sur ceux qui l’approchent. Devenu Pat Salamone pour les besoins de l’enquête, Livingston avait fini par se prendre pour un vrai pornographe et son délire schizophrène fit d’ailleurs largement capoter l’opéation Miporn (Miami Pornography). Un épisode incroyable et peu glorieux de l’histoire du FBI, qui semble étrangement n’avoir jamais directement inspiré les scénaristes hollywoodiens ; à moins qu’Anthony Yerkovich et Michael Mann ne l’aient eu dans un coin de leur tête en créant la série puis le film Miami Vice
Certains destins très contrastés révèlent aussi, sans surprise, que ce sont ceux (et celles !) qui ont su le mieux garder une certaine distance avec le milieu du X qui s’en sont le mieux sortis. Là où la groupie dans l’âme (on ne comptait plus ses liaisons avec des stars du rock, de Gregg Allman à Vince Neil ( Mötley Crüe) en passant par 40 % des membres des Guns N’Roses) Savannah se tira une balle à 23 ans, Traci Lords sut bien duper ses producteurs un peu naïfs en commençant à tourner à 16 ans et gagner ainsi plusieurs millions de dollars sans être directement inquiétée par la justice (puisque mineure au moment des faits).
Au fil des 700 et quelques pages, il est aussi question d’explosions de cabines de peepshow, de record (du monde ?) d’éjaculation en quinze heures (douze !), de féminisme pro (le Club 90 de Candida Royalle, Veronica Hart, Gloria Leonard, Veronica Hart, Annie Sprinkle, Susie Nero et Kelly Nichols) et anti (le Women Against Pornography d’Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon) porno, de séjour en prison (Ginger Lynn, pour… fraude fiscale !), d’Abel et Caïn derrière une porte verte (le meurtre d’Artie Mitchell par son frère Jim), de porn stars aussi paradisiaques que Tina Russell, Annette Haven, Arcadia Lake ou Serena (mais pas suffisamment question, hélas), évidemment aussi des “mâles dominants” du secteur (Ron Jeremy, Eric Edwards, Bill Margold, Paul Thomas, Harry Reems…), certains hélas disparus récemment (Jamie Gillis, John Leslie…).
Le livre se finit de façon moins insouciante qu’il n’a commencé (les glorieux temps des nudies dans lesquels s’illustrèrent notamment Russ Meyer ou David Friedman), avec d’amples développements sur les années sida, de la panique provoquée par les premiers cas recensés (avec Marc Wallice dans le rôle du cynique loup dans la bergerie) jusqu’au témoignage, porteur d’espoir, du couple constitué de Tricia Deveraux et John “Buttman” Stagliano, tous deux séropositifs et parents d’une petite fille séronégative…

On ressort quand même de la lecture de The Other Hollywood avec le sentiment (qui est, à vrai dire, plutôt une confirmation qu’une révélation, hélas) que l’âge d’or du cinéma X est bel et bien révolu depuis que le cinéma n’y a plus vraiment droit de citer. Raison de plus pour se plonger à corps perdus dans une époque révolue. Et puis, sur la plage, en train de chercher le soleil, avouez que ça a quand même une autre gueule que le dernier Guillaume Musso.

(1) Même pas besoin d’aller chez ses “incorrigibles puritains d’Américains” pour en trouver le plus lamentable dernier exemple. En France même, les points de vente “physiques” ne voulant plus l’exposer à la vue du public, l’épatante collection de Wild Side “l’âge d’or du X américain” (à l’intérêt aussi historique que cinématographique) est malheureusement morte avant même d’avoir pu nous livrer tous ses juteux fruits…
(2) Au moins le livre nous épargne-t-il les aventures d’une autre fameuse
sex tape, celle de Paris Hilton. Cela dit, il reste énormément à dire sur le recours au “porno clandestin” de certains people pour accéder à la notoriété médiatique. Fascinant sujet, mais pour un autre livre.
(3) Mais la démarche de Kenneth Anger était probablement moins bienveillante pour son sujet, en tout cas davantage teintée de relation amour/haine.
(4) Seulement deux, semble-t-il, à la fin des années 90, dont celui de Still Insatiable (suite lointaine du “classique”
Insatiable), avec une Marilyn Chambers alors âgée de 47 ans…
(5) Imaginez maintenant Bernadette Chirac à l’avant-première d’un John B. Root…
(6) Encore que le terme “endurcis” ne soit peut-être pas très bien choisi…
(7) Le livre établit aussi que la frontière est souvent extrêmement poreuse entre pornographie et prostitution, de nombreux comédien(ne)s admettant bien volontiers avoir aussi régulièrement fait des passes.
(8) Mention tout de même à Sharon Mitchell, que la tragique arrivée du sida dans le milieu du X a transformée en véritable médecin (créatrice et directrice depuis 1998 de l’Adult Industry Medical Health Care Foundation).

PS : La traduction de témoignages est probablement l’exercice le plus difficile. Surtout quand les témoins ne sont pas vraiment du genre à avoir fréquenter Harvard. Mais certains choix de traduction nous semblent quand même très discutables (“donner du menton” pour ce que l’on suppose être “to give head” alors que nous avons le bon vieux “tailler une pipe” à disposition ?) et l’ensemble manque au final souvent de la fluidité de l’américain (plus ou moins argotique) parlé.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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