Kijû Yoshida – "Adieu Clarté d’été" – "Femmes en miroir" (DVD)

Yoshida entretient un rapport très méfiant avec l’évocation de la deuxième guerre mondiale et du traumatisme atomique. Aussi, Adieu Clarté d’Eté et Femmes en miroir respectivement réalisés en 1969 et en 2002 occupent une place particulière dans son œuvre, car ce sont les seuls films y faisant ouvertement référence, et dans lesquels rode en filigrane l’ombre de ce choc.

Adieu Clarté d’Eté est un curieux film d’errance à travers l’Europe qui prend la forme d’un road movie au fil du temps. Makoto (Tadashi Yokouchi), un étudiant en architecture effectue des recherches sur l’église qui servit de modèle à un autre édifice détruit pendant le bombardement de Nagasaki. Avec pour seule et unique preuve un croquis la représentant, il sait juste qu’elle se trouve quelque part dans une ville d’Europe. Dès le départ, la quête semble vaine, absurde, digne de l’attente d’une invasion de tartares chez Buzzati. Il fait la connaissance par hasard à Lisbonne de Naoko (Mariko Okada) une jeune femme mariée vivant de l’importation d’objets d’art avec laquelle il sympathise. Va naître un amour non avoué, plein de signes et d’intuitions, de suppositions, mais excluant tout aveu. Malgré les avances de Makoto, Naoko parvient toujours à décliner avec courtoisie ses avances, tandis que lui s’interroge toujours sur les raisons de son refus.

Histoire d’amour implicite mais jamais concrétisée Adieu Clarté d’Eté évoque obligatoirement la liaison de la Source thermale d’Akitsu : elle est constituée également de moments, de rencontres dispersées dans le temps, qui donnent l’illusion de continuité, alors qu’elle n’est que ruptures et absences.
Les dialogues font souvent place aux voix off, voix qui se mêlent sans se toucher, comme si l’échange était condamné d’emblée à l’échec, à la communication impossible. Le tumulte intérieur des questions, des observations portées sur l’autre ou sur soi se substitue au dialogue. Ce pouvoir du silence et de la pensée évoque autant la primauté de l’esprit que cette incapacité de l’être humain à s’offrir pleinement à l’autre. Chacun est perdu dans ses pensées et lorsque la conversation émerge c’est souvent pour laisser place à une autre forme d’incompréhension, à la méprise. Ils se saisissent mieux sans se prononcer, par le regard, leur seule présence, et l’évidence des désirs qu’ils se dissimulent et ne veulent s’avouer. L’impossible passage du sentiment platonique à la concrétisation du désir tient intégralement à ce mutisme de l’héroïne, cette incapacité à aller de l’avant et à dépasser son passé traumatique : le fait d’avoir vu périr ses parents sous la bombe. Vingt cinq ans après, la destruction est encore à l’œuvre, ajoutant aux ravages physiques les bouleversements psychiques. Naoko et Makoto sont les figures symptomatiques d’une identité japonaise déchirée, du mal d’un pays asphyxié par l’horreur passée : « Qu’est ce que le Japon pour moi ? » se demandent les deux héros. Une appartenance, un lien, une prison, une passion, une douleur. Adieu Clarté d’été n’est pas dénué dans sa symbolique d’un certain maniérisme qui rappelle Blow Up dans son emploi de la gestuelle proche de la pantomime.


L’errance autour du monde se fait le reflet du paysage intime. Aussi lorsque la perception de l’extérieur est modifiée par la profondeur de l’intériorité, leur périple se métamorphose en voyage purement mental parfois hypnotique, laissant la part belle à des trouées oniriques.
Un soleil aux confins de l’éblouissement inonde une photographie dans laquelle le sens de l’abstraction visuelle, chère à Yoshida, fait merveille. Dans une utilisation de l’espace proche d’Antonioni, le cinéaste filme une Europe inattendue, multipliant l’étendue infinie qui submerge les héros. Comme le désert du cinéaste italien, c’est l’ampleur de leur désespoir qui transparaît dans l’infinité du lieu.
Naoko et Makoto parcourent les grandes villes touristiques, mais loin de constituer un inventaire de cartes postales, un itinéraire illustratif et cliché, chaque monument, chaque ruine, chaque horizon de sable ou de pierres se fait le reflet de leur paysage intérieur, entre vide de l’âme et plénitude du partage. L’ailleurs, ici, constitue à la fois une ligne de fuite et l’incarnation d’une incapacité à se fixer. Ils virevoltent de lieu en lieu, leur vie devenant une promenade continue.

Mais cette mobilité incessante cache l’absence de bonheur et le vide existentiel. « Je suis venu pour m’assurer de ce que je suis » Quelque soit le lieu, les deux héros ne cessent de se chercher. L’héroïne vogue d’un pays à l’autre pour ne pas retourner au Japon pendant que lui continue sa quête de cette église. L’édifice religieux permet à Yoshida d’établir un réseau symbolique autour de la notion de croyance, de foi, de quête mais paradoxalement débarrassée de son poids religieux. La quête de « son » église est la même que celle de la femme, et de l’idéal féminin. Une fois le secret du silence de Naoko dévoilé, ce sera également elle qui livrera la clé du deuxième mystère. Elle achève ainsi la quête de Makoto et les libérant tous deux, les laisse dans une irrépressible solitude. Yoshida évoque le traumatisme de la guerre et la blessure de l’âme japonaise se reflétant dans le miroir d’une Europe qui en révèle les contrastes.
Dans cette quête éperdue d’amour et d’idéal, chacun finit par se rater, s’échapper malgré le rêve éternel d’une harmonie qu’ils ne trouveront jamais. Adieu Clarté d’Eté est une œuvre dont la douceur visuelle nuance la réflexion désenchantée sur l’amour, la vie, le monde et l’écrasement de l’Histoire.

Jusqu’à Femmes en miroir, Yoshida n’avait jamais osé affronter d’aussi près le thème de la guerre et du traumatisme d’Hiroshima. Il jugeait le sujet indécent. « il n’y a que les morts qui puissent écrire sur Hiroshima, je n’avais pas le droit d’en parler ». Ainsi, tente t’il avec ce film réalisé en 2002 de « rendre possible l’impossible et de tenter de représenter ce qui ne pouvait l’être”.
Yoshida choisit de centrer son intrigue sur trois femmes d’une même famille, dont l’élément fédérateur reste Ai, qui a vu de ses yeux Hiroshima et vécu l’événement dans toute son horreur. Atteinte d’une étrange amnésie, sa fille Miwa a définitivement disparu en donnant naissance à Natsuki qu’Ai a élevé comme son propre enfant. 15 ans après, la mairie annonce à Ai qu’on a retrouvé une femme ayant perdu la mémoire qui a toutes les chances d’être Miwa, mais seul un test d’ADN permettrait à Ai d’en avoir le cœur net.
Vérité, souvenir, fragments épars de vie à reconstituer, fissures psychologiques… Yoshida, à travers le destin de trois femmes, mêle mémoire personnelle et mémoire collective, histoire individuelle et Histoire, la douleur au singulier venant éclairer l’épouvante plurielle. Chaque femme opère un lent retour vers le souvenir, pour s’immiscer dans les zones d’ombres, vers un passé intime étroitement lié au passé tourmenté d’un pays, chaque lésion se faisant l’écho de celle du Japon. Douloureux héritage, le traumatisme passe de génération en génération. Miwa est atteint d’amnésie, comme si Ai lui avait transmis sa propre douleur, en un mal auquel elle aurait elle-même échappé. Tel un japon sans filiation, Natsuki quant-à-elle n’a pas connu sa mère. Le choc de 1945 ne lui appartient pas, éloigné de ses préoccupations, de son âge ; elle le lit tout au plus dans le regard des autres. Et si elle feint l’indifférence, elle ressent ces « deux » absences au plus profond d’elle même ; pour l’adolescente sans passé, l’histoire de son pays, à l’instar de sa propre histoire, restera une énigme. Sa grand-mère, elle, préfère demeurer dans le doute de sa filiation par peur de la déception et se raccroche au fantasme d’une vérité, à l’image d’un Japon qui ne parvient pas à obtenir une réponse, à réaliser, laissant toute certitude à jamais impossible.

Avec Femmes en miroir, Yoshida poursuit son esthétique de la ligne : horizontale, verticale, diagonale qui n’est pas sans rappeler le dessin épuré de la mangaka Kiriko Nananan, auteur notamment de Blue et Strawberry shortcakes, comme une même façon d’aborder les destins dénudés et tourmentés, plongés dans l’inquiétude citadine. Yoshida plonge sa photo dans une semi pénombre, dans des couleurs délavées, grisâtres et brumeuses qu’une très belle musique atonale pour piano et cordes vient soutenir dans cette sensation de flottement, d’incertitude et de tristesse. Comme les personnages ne parvenant pas à sortir de l’ombre, le spectateur plisse les yeux pour distinguer les formes.
Comme souvent chez Yoshida, le titre expose d’emblée le concept, présumant déjà des variations autour d’un thème, de ses déclinaisons sous différents modes, et mettant en place un réseau dans lequel l’image procède toujours d’une mise en abîme des thèmes. Dans cette ville écrasante d’un Japon reconstruit, les appartements nus aux miroirs brisés se font l’écho de la fragilité de ceux qui les habitent. La multiplication des reflets, des glaces brisées, répond à la fêlure, à la vie fragmentée, la tentative de recoller les morceaux pour donner un sens à l’existence, de retrouver son identité perdue pour ceux qui ont perdu leur ombre. Le regard en arrière trouve une signification supplémentaire par la vue d’un visage dans un rétroviseur. Enfin dans le destin de ses femmes ne cesse de se profiler l’allégorie du désastre d’Hiroshima.

Yoshida met en scène un univers dans lequel l’homme paraît curieusement effacé, et où les femmes indépendantes, libérées, et solidaires partent à la recherche d’elles mêmes. Cette représentation des « femmes en miroir » range le cinéma de Yoshida aux côtés d’autres grands créateurs qui emploie cette véritable rhétorique cinématographique pour embrasser l’image même de la femme, à travers trois figures, trois visages différents, et trois générations, l’image même de la femme. Que ce soit le Bergman de Cris et Chuchotements, le Altman de 3 Women, le Greenaway de Drowning by Numbers ou encore le Woody Allen d’Intérieurs, ces regards d’hommes semblent de véritables déclarations d’amour qui explorent le mystère féminin, fascinés par sa force insondable.

Ai, Miwa, et Natsuki : trois âmes qui essaient de se joindre en partageant un souvenir commun pour se reconstituer, refaire les liens, et renaître. Mais domine une peur irraisonnée de faire face à la réalité, un peu de la mort et du vide. Ainsi Ai décidera de ne pas pousser au bout sa recherche, privilégiant le fantasme de sa fille retrouvée plutôt que le risque de la perdre. Une angoisse croissante, métamorphose Femme en miroir en rêve éveillé, tandis que le film se colore lentement, envahissant progressivement l’image de rouge, comme le sang, comme le lien héréditaire, comme le soleil rougeoyant à travers les paravents, comme l’apocalypse de la bombe.
Femmes en miroir est une histoire racontée par les esprits hors de leur corps, les fantômes du souvenir, au nom de tout ceux qui ont péri.

Adieu clarté d’été (Japon, 1968) de Yoshishige Yoshida, avec Mariko Okada, Tadashi Yokouchi, Paul Beauvais
Femmes en miroir (Japon, 2002) de Yoshishige Yoshida, avec Mariko Okada, Yoshiko Tanaka, Sae Isshiki
Edité par Carlotta (sortie le 24 mars)

 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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