Sous ses allures de blague potache et fauchée, Dark Star, s’avère pourtant être bel et bien un film matriciel de œuvre à venir de John Carpenter. Dans les années 1960 et 1970, alors qu’il est étudiant à l’UCLA, les États-Unis, en pleine guerre froide avec l’URSS, se lancent dans la course à l’espace. Cette conquête inspire logiquement le cinéma en s’incarnant sous différents films qui traduisent bien des préoccupations de nous autres, pauvres mortels. Dans ce contexte, le futur réalisateur d’Assaut signe son premier film : un récit de science-fiction qui voit l’équipage du vaisseau Dark Star, en mission de destruction de super novas, avoir bien des soucis avec un extra-terrestre facétieux, une bombe philosophe et un ascenseur qui diffuse de l’opéra.

En grand amateur de western, pour John Carpenter, de la conquête de l’ouest à la course à l’espace, il n’y a qu’un pas. Que le cinéaste, tel Neil Armstrong, n’hésite pas à franchir : avec un humour anachronique, il compose une chanson country pour le générique de début, sur les images de la navette sillonnant l’écran et les confins de l’espace. Œuvre gentiment anarchiste, Dark Star présente déjà l’archétype du héros individualiste cher au cinéma du réalisateur de They Live : alors que l’un des personnages ne quitte pas la coupole de verre offerte au ciel étoilé, restant à l’écart du groupe, les autres bronzent sous une lampe à UV ou s’exercent au tir avec un fusil laser quand ils ne se chamaillent pas… Cette description de la vie dans un espace clos préfigure déjà l’un de ses meilleurs films, The Thing, qu’il met en scène huit ans plus tard. De même que le sergent Pinback, incarné alors par Dan O’Bannon, devenant peu à peu fou est, quelque part, une esquisse du personnage de Blair.

Bien loin de la quête spirituelle de Stanley Kubrick dans 2001 : A Space Odyssey et réalisé entre la fable écologique Silent running de Douglas Trumbull et les thèses complotistes de Peter Hyams dans Capricorn One, Dark Star prend la conquête spatiale avec humour et dérision, révélant déjà le caractère anticonformiste de John Carpenter. Malgré son aspect bricolé et son ton décalé et impertinent, ce premier film ne laissent en rien présager d’œuvres telles que Alien de Ridley Scott ou The Thing. En effet, Dark Star peut être considéré comme l’ancêtre d’un cinéma de science-fiction plus moderne où le suspense et la terreur prennent le pas sur l’humour et les discours humanistes et politiques.

Pourtant, quelques années plus tard, Dan O’Bannon décide de revoir et corriger sa copie. Une partie du scénario de Dark Star devient alors Alien, que Ridley Scott réalise en 1979. Le scénariste développe le jeu du chat et de la souris auquel s’adonnent le sergent Pinback et un extra-terrestre farceur adepte des chatouilles, et dont le point d’orgue se déroule dans une cage d’ascenseur lors d’une scène à faire pâlir de jalousie John McLane. Outre cette intrigue, reprise en beaucoup moins drôle dans le film de Ridley Scott, les deux œuvres partagent plusieurs points communs. Comme dans Dark Star, l’équipage d’Alien traque l’intrus dans un décor de machinerie et de tuyauteries et, surtout, l’ordinateur du film de Ridley Scott fait écho à la voix féminine de celui du vaisseau Dark Star en se faisant appeler « Mother ». L’énorme différence entre les deux films, en dehors de leur traitement, réside dans le fait que l’équipage du Dark Star est exclusivement masculin et composé de cinq hommes, tous barbus. En mission loin de la terre, ils se retrouvent isolés dans un milieu hostile – l’espace – avec pour seule compagnie, une mascotte extra-terrestre, des photos de femmes épinglés au mur et des magazines de charme. Plus tard, dans The thing, il reprend cette idée et l’absence de femme prend forme dans les manifestations de la chose, incarnation du pulsionnel et de l’insatisfaction des personnages.

Dark Star présentent déjà tous les thèmes du réalisateur que sont le rapport à l’autorité sous la forme des relations entre les hiérarchies, la solitude, l’incommunicabilité, l’errance et la frustration sexuelle. Le huis-clos, motif le plus récurrent dans l’oeuvre de Carpenter, prend la forme des espaces exigus et des étroits couloirs de la navette spatiale. Pour en renforcer l’aspect claustrophobique, John Carpenter, alors au début de sa carrière, a recours à quelques facilités dignes du plus mauvais Terry Gilliam : ainsi, les focales courtes et les contre-plongées ne sont pas du meilleur effet, mais s’accordent avec l’aspect comique du film qui lorgne parfois sur le cartoon. Cependant, le maître du cadrage en CinémaScope se rattrape pour ses œuvres suivantes, en préférant filmer ses personnages à hauteur d’homme, ou de femme.

Loin d’être exempte de faiblesses, cette comédie un peu loufoque bourrée de gags efficaces pâtit cependant du manque d’un budget conséquent. De même que les effets spéciaux, souvent bricolés avec les moyens du bord, le rythme de la narration s’en ressent. Malgré tous ses défauts, Dark Star n’est en aucun cas une œuvre mineure dans la filmographie de Carpenter. Le tout fonctionne parfaitement bien et l’aspect visuel désuet participe également au charme du film tout en s’accordant à son côté pastiche.

Car, un pastiche, Dark Star en est bien un. Non seulement de la conquête spatiale, mais également de 2001 : A Space Odyssey. John Carpenter reproduit, à sa manière et de façon beaucoup plus décalée, le combat qui oppose HAL 9000 au Docteur Dave Bowman. Même si le but est de faire rire, le réalisateur de In The Mouth Of Madness se réapproprie l’aspect métaphysique du film de Stanley Kubrick. Ainsi, Dark Star finit, tout comme ses personnages, par aller vers d’autres horizons et devient une oeuvre réflexive sur la nature humaine et le but même de l’existence. Dans cet esprit, le final acquiert, dans son délire doucement dingue, une certaine poésie du désespoir. D’ailleurs, le plan final qui voit un homme dériver dans l’espace sur de la musique country n’aurait-il pas inspiré un certain Alfonso Cuaròn pour son Gravity ?

Bonus : La copie que propose Carlotta est le résultat d’une belle restauration. L’image a été nettoyée tout en respectant le grain de la pellicule d’époque. La bande sonore propose un remixage en DTS 5.1 ainsi que sa piste mono d’origine pour la version originale. La version française ne propose que la piste mono d’origine. L’édition présente aussi le film dans sa version salle, augmenté des plusieurs minutes imposées par Jack H. Harris. En plus de la bande annonce du film, Carlotta propose également un documentaire de deux heures sur le tournage du film principalement axé sur John Carpenter et Dan O’Bannon : Let There be light : l’odyssée de dark Star.

Dark Star
(USA – 1974)
Réalisation : John Carpenter
Scénario : Dan O’Bannon & John Carpenter
Directeur de la photographie : Douglas Knapp
Montage : Dan O’Bannon
Musique : John Carpenter
Interprètes : Brian Narelle, Cal Kuniholm, Dre Pahich, Dan O’Bannon et un ballon de plage…
Film disponible en DVD et Blu-ray chez Carlotta.

A propos de Thomas Roland

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