Gustave Kervern & Benoit Delépine – Near Death Experience

Le sixième film du tandem détonnant est également leur plus radical et leur plus intime, intimiste-même. En effet, l’acuité frontale de Near Death Experience constitue une expérience sidérante, pré ou post-mortem, dont on ne ressort pas indemne.

 Résumer n’est pas spoiler puisque NDE pourrait se définir avant tout comme une expérience de cinéma qui s’appréhende sensoriellement.  Soit Paul, un homme au bout du rouleau, qui l’air d’être passé sous un rouleau compresseur et décide de ne plus revenir, mais a du mal à partir.
Michel Houellebecq, blême, élocution pâteuse, revêt avec bravache la pathétique tenue de cycliste Bic  de Paul –« un cadeau de mon fils »- et porte héroïquement sur ses frêles épaules cette ode nihiliste dont on sait, d’emblée qu’elle virera à la catastrophe.  Car NDE commence par la fin : un cataclysme dont surnage un générique final où, aux remerciements, les noms du poète Charles Baudelaire et de l’agent François Samuelson se côtoient comiquement, insolemment… Inclassable, ce film ne ressemble à aucun autre si ce n’est furieusement au cinéma de Kervern/Delépine, épuré a maxima, leur fantaisie revue à l’aune de l’austérité. Ce qui n’empêche de retrouver leur humour impitoyable et leur cohérence plastique irréprochable, avec cette exactitude et cette patine qui font leur force, à l’instar du parti pris d’une séquence d’ouverture qui ne montre pas les visages du (maigre) entourage de Paul : dans le premier plan, le fluet Paul apparaît derrière des  coudes et épaules qui maugréent sur le patronnât tout en engloutissant pastis et cacahuètes. Comme dans tous les films du génial duo, la polyphonie crée un effet comique de distanciation, nous rapprochant du pourtant inexistant Paul.Dès lors, ça passe ou ça casse : soit le spectateur, asphyxié par une déprime aussi prégnante et une vie autant désincarnée, démissionne par instinct de survie, soit, il plonge de plein pied dans la Near Death Expérience.
Tourné en dix jours avec une équipe de cinq personnes et Michel Houellebecq, Michel Houellebecq et Michel Houellebecq ou encore Michel Houellebecq,  le film a un impact a-temporel, nous fascinant avec des micro-scènes maxi-longues, tel l’hypnotique plan fixe en macro de la fourmi sur le doigt de Paul/Houellebecq dont on n’entrevoit que l’œil, flou mais, dont la voix off égrène son mal de vivre avec une clarté cathartique :

« Voilà. J’ai 56 ans et je suis obsolète.
56 ans. L’âge de mon grand-père quand j’avais 7 ans.
Avant on était un vieux, un pépé.
On attendant tranquillement la retraite. On vous demandait pas d’atteindre des objectifs. De les dépasser. On vous demandait pas d’être toujours séduisant. D’être habillé en jeune. D’être un homme viril, de baiser encore. De faire du sport. De manger équilibré. D’aimer sa femme comme au premier jour, d’être le meilleur copain de ses enfants… On vous demandait pas d’être créatifs. D’avoir de l’humour. Et des passions ! T’as eu de la chance pépé. T’as eu le droit de n’être qu’un pépé. Moi, tu vois, en étant comme t’étais, je suis devenu un pauvre gars. Obsolète.
»

Gustave Kervern et Benoit Delépine ont trouvé un bon interprète en Houellebecq dont la voix off alterne la caresse et le fouet, l’introspection et l’humour ultra vache. Mais ne révélons pas trop le texte car comme le dirait notre (anti)-héros Paul : «  Tu parles beaucoup mais tu ne te suicides pas assez » !  Pour quiconque a déjà eu des phases noires ou/et côtoyé des dépressifs, tenté d’en finir, envisagé l’ultime recours, le film résonnera d’autant plus comme un manifeste suicidaire ultra intelligent et cruellement cocasse, une sorte d’anti « Suicide mode d’emploi », livre qui avait d’abord été un best-seller avant d’être interdit à la vente dans les années 80.   Malgré ce qu’on pourrait craindre, NDE n’est pas un film déprimant, de par sa justesse de ton, ses trouvailles de mise en scène, son texte au cordeau, son incroyable énergie à inventer et réinventer le cinéma.  Ou plutôt, NDE se situe dans cette contrée entre la vie et la mort, par-delà le bien et le mal, au delà des étiquettes réductrices «  déprimant » /« pas déprimant ».  C’est nous, spectateurs, qui serions encore dans une pensée quotidienne simpliste quant à la dimension anxiogène du film qui est aussi et surtout, un manifeste poétique et incisif des hors-la-loi de la Bien-pensance, des fatigués de la tyrannie du cool, de l’oppression de la séduction et de la bonne humeur en tube.Outre, le ton libératoire du film, sa forme est stimulante à l’extrême et nous rappelle combien le cinéma est frileux la plupart du temps, n’osant rien de peur de perdre le public en route. Ici, le duo s’en fout car il s’agit avant tout de se perdre avec Paul, nous rappelant la maxime talmudique : «  Si tu t’égares, ne demande surtout pas ton chemin, tu risquerais de ne pas te perdre ».

Peu aimable car portrait de l’intérieur, jusqu’aux trip(e)s d’un mal-aimé, ce  film kamikaze agit comme une déflagration qui laisse des stigmates. Il hante longtemps après sa projection. L’expérience sensorielle solitaire, a aussi une portée collective et une dimension politique.  A l’heure de la dictature du résultat, de l’efficacité, se payer le luxe de dériver quatre-vingt sept minutes durant avec un égaré, est déjà une joyeuse insurrection en soi. On attend avec une gourmandise apeurée, un rien masochiste et une excitation d’anar solitaire qui se sait moins seul désormais, le prochain « grand soir » du tandem.

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