(Cannes 2026 – Quinzaine des Cinéastes) Reed Van Dyk – L’Apaisement

Les guerres américaines récentes ont produit une masse considérable d’images, de récits et de dispositifs immersifs, au risque d’épuiser leur propre représentation. L’Apaisement (Atonement), premier long métrage de Reed Van Dyk présenté à la Quinzaine des Cinéastes, contourne ce double écueil, ni en rejouant l’Irak, ni en reconstituant frontalement le conflit. Le film suit d’abord la fuite d’une famille sous les bombardements de Bagdad en 2003, avant de reprendre dix ans plus tard à San Diego, dans la vie d’un soldat américain présent ce jour-là. Tout le récit tient dans cet après-coup et dans ce déplacement du point de vue, de la famille irakienne au vétéran américain.

Van Dyk retire au film de guerre ses attributs traditionnels : peu de scènes militaires, pas d’héroïsme résiduel, pas de bons ni de méchants, simplement une bavure surgissant dans la confusion et la violence brutes d’un pays occupé. La tragédie ne vient pas d’une révélation morale ou d’une faute à réparer, mais de ce qui continue à circuler dans les corps longtemps après les tirs. Le film fait sentir la guerre comme persistance nerveuse plus que comme souvenir.

Boyd Holbrook compose remarquablement cet état de tension continue. Tout paraît légèrement déplacé chez lui : la respiration, le regard, la manière d’entrer dans les pièces ou d’occuper les espaces domestiques. Son corps semble trop tendu pour les cuisines, les parkings, les supermarchés et les maisons suburbaines dans lesquels le film le replace. Van Dyk filme admirablement cette impossibilité du relâchement post-traumatique. Même les moments de calme restent traversés par une attente confuse du danger. San Diego devient un espace contaminé par une guerre pourtant lointaine, un palimpseste d’Irak. Les lieux les plus ordinaires (station-service, salle d’attente, couloir d’immeuble, parking vide) paraissent chargés d’une menace invisible. Le film ne montre presque jamais l’Irak après sa séquence d’ouverture ; pourtant la guerre continue d’occuper chaque plan du présent américain.

Le travail sonore participe beaucoup à cette sensation. Bruits sourds, respirations, silences trop prolongés, sons qui semblent arriver légèrement après les gestes : tout le film paraît travaillé par un décadrage perceptif permanent. Les explosions du début ne reviennent jamais directement sous forme de flash-back, mais elles continuent de résonner dans les corps et dans la bande sonore elle-même.

Le film adopte progressivement cette logique traumatique jusque dans sa structure. Les scènes commencent trop tard ou se terminent avant leur résolution émotionnelle. Certains dialogues paraissent suspendus avant leur véritable point d’impact. Le montage de Chelsi Johnston refuse systématiquement les scènes de décharge psychologique. Les conversations restent inachevées, les regards coupés trop tôt, les gestes interrompus. Rien ne semble véritablement à sa place. Le passé ne revient pas comme souvenir mais comme perturbation continue du présent.

Cette désorganisation des sens évoque parfois The Thin Red Line, où la guerre contaminait déjà la perception même du monde, ou Waltz with Bashir dans sa manière de faire du trauma une structure de montage lacunaire. Mais L’Apaisement procède de façon plus sèche encore. Le film dialogue aussi discrètement avec The Card Counter : comme chez Schrader, la guerre ne survit pas dans les souvenirs mais dans les routines, les silences, les réflexes nerveux et les comportements quotidiens devenus impossibles à désactiver.

Van Dyk semble surtout filmer après saturation médiatique de plusieurs décennies d’images militaires. L’Irak apparaît alors non plus comme un événement historique à représenter mais comme un résidu psychique impossible à éliminer. En cela, le film rejoint aussi certains récits américains du retour de guerre, de Born on the Fourth of July à In the Valley of Elah, mais débarrassés de toute emphase patriotique ou rédemptrice.

Dans ce paysage hanté, la présence de Hiam Abbass fait important contrepoint. Même si le spectateur a été immergé avec la famille irakienne au coeur des bombardements, c’est son personnage d’ancienne enseignante irakienne qui incarne la mémoire du conflit : celle des disparus, des civils et des existences détruites qui demeurent généralement périphériques dans les récits occidentaux de la culpabilité militaire. Le film évite ainsi, de justesse parfois, le piège du grand récit centré exclusivement sur la souffrance morale du soldat américain.

Ce qui demeure surtout après la projection, c’est la sensation d’une guerre qui serait devenue un rythme intérieur. Le titre français, L’Apaisement, sonne donc comme un leurre. Rien ne s’apaise vraiment ici. Les personnages avancent seulement avec des images, des sons et des réflexes qu’ils ne parviennent plus à déposer quelque part. Van Dyk adopte ainsi une approche originale des violences historiques : la guerre ne finit pas avec les combats.  Elle se poursuit dans l’épuisement nerveux et la perception du monde de ceux qui l’ont vécue

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A propos de Frédérique LAMBERT

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