A bout de souffle

L’arythmie est une condition médicale, caractérisée par une activité anormale du cœur qui bat trop lentement ou trop vite. Ses synonymes sont : irrégularité, inconstance, altération, perturbation. Le titre annonce ainsi en un seul mot trois aspects essentiels du film.

Il s’agit pour commencer d’un clin d’œil au métier des deux personnages principaux d’Artyhmie (Aritmiia, 2017) de Boris Khlebnikov (ils sont tous deux docteurs ; elle, Katia, est médecin urgentiste et lui, Oleg, est médecin en ambulance). Le titre donne également une indication précise de la manière dont la narration va se déployer à travers le film, l’héroïne décidant qu’elle veut divorcer dans le premier quart d’heure puis hésitant sur la conduite à tenir tout au long de la suite du film. Oleg boit et sort trop après ses journées de travail harassantes et ne semble pas comprendre ce que Katia attend de lui. Ce qui rend sa décision d’autant plus difficile et ce qui empêche Oleg de faire ce qu’on attend de lui (rassurer Katia sur l’amour qu’il lui porte et montrer qu’il est capable de communiquer avec elle), c’est que leur vie est fondamentalement irrégulière, tout comme le battement d’un cœur en arythmie. Leur vie va à mille à l’heure lorsqu’ils sont au travail et qu’ils doivent trancher sur des choix vitaux impliquant la vie ou mort de leurs patients, puis doivent se forcer à décompresser, à ralentir, qu’il fasse jour ou nuit. Ainsi de la belle séquence où Katia rentre le matin après son tour de garde, grimpe dans un lit inondé de soleil et se force à se couper du reste du monde en mettant une chanson à tue-tête dans ses écouteurs. Avec beaucoup de finesse, le film nous permet ainsi peu à peu de pénétrer le quotidien infernal du couple, justifiant post factum la tendance à l’alcoolisme d’Oleg – car il faut bien couper cette frénésie d’une manière ou d’une autre… Alors que dans les premières minutes de film, le spectateur ne peut s’empêcher d’être choqué par le comportement d’Oleg qui boit du vin rouge d’un paquet cartonné et s’en renverse de façon disgracieuse, à la fin du film cette faiblesse ne nous paraît plus qu’humaine et compréhensible, étant donné ce qu’il a à traverser chaque jour.

Ce qui est peut-être plus important encore que les deux aspects énoncés précédemment, le titre du film est programmatique en ce qu’il prédit l’état même du film, passant subitement de plans statiques à de brusques mouvements de caméra et des raccords de montage brutaux. Tout le film semble saisi des symptômes de la maladie annoncée qui, selon le dictionnaire médical, sont des « palpitations », « l’asthénie » et « l’essoufflement ». Le film aurait d’ailleurs pu s’appeler A bout de souffle, comme la célèbre œuvre de Jean-Luc Godard. Nous n’avions jamais vu Alexander Yatsenko (Oleg), un grand acteur russe et un favori de Boris Khlebnikov, présenter un corps aussi marqué par l’épuisement physique. Ses yeux brillent d’un éclat maladif, ses joues sont légèrement rouges, à la peau râpeuse, comme celles d’un vrai alcoolique, son corps est tour à tour flasque et presque sans vie (comme dans la première séquence de dispute où l’acteur est posé sur le lit entièrement nu, son corps mou et blanchâtre nous en disant long sur l’état du personnage), et saisi d’une extrême nervosité.

L’efficacité de ce titre promet et délivre le même niveau d’efficacité de la narration, extrêmement bien pensée et construite. Ce niveau d’efficacité a même provoqué des débats parmi les critiques russes, certains d’entre eux considérant que le film était plus commercial que les œuvres précédentes de Khlebnikov. Mais si ce film est un nouveau chapitre dans l’œuvre de Khlebnikov ce n’est en aucun cas à cause d’une prétendue qualité « commerciale », mais à cause de la symbiose entre les deux niveaux narratifs et les divers niveaux de sens (sociologique, émotionnel, philosophique).

Les deux niveaux narratifs, le personnel et le professionnel sont absolument nécessaires car le film traite de la difficulté à communiquer et démontre cette difficulté en mettant le spectateur en position de savoir quelque chose que l’un des membres du couple ignore. Ainsi, à la fin du film, lorsque Oleg rentre chez lui après un terrible épisode à son travail qui a mis son avenir professionnel en danger, il trouve devant la porte le sac avec les affaires de sa femme. Elle est fatiguée d’attendre qu’il agisse et est prête à partir. Cette horrifique coïncidence entre deux catastrophes, la professionnelle et la privée, nous renvoient à la difficulté pour les personnages d’être « à l’heure » et « en rythme » l’un avec l’autre.

Petites vérités

Le cinéma de Khlebnikov déborde toujours de petits moments de vérité qui frappent durablement l’esprit du spectateur. Bien entendu, il faut mentionner le jeu des acteurs, qui sont absolument tous criants de vérité, même pour ceux qui ne bénéficient que de quelques minutes à l’écran. (Pour le plaisir, mentionnons ici l’apparition de Nadejda Markina, la fameuse Elena du film éponyme de Zviaguintsev, qui campe ici une doctoresse tout aussi insupportable que crédible.)

On croit à tout dans ce film : les tenues (pensons à l’inénarrable peignoir à fleurs de la première patiente d’Oleg), mais aussi les décors, qu’il s’agisse de l’appartement à peine meublé de Katia et Oleg ou les appartement des patients où chaque détail, jusqu’aux napperons tricotés, est vérace et nous fait comprendre des histoires de vie entières en un coup d’œil.

Il y a également de nombreux moments où ces petites vérités créent soudain une émotion intense, comme lorsque Katia commence à taper sur son téléphone un texto annonçant à son mari qu’elle souhaite divorcer, et que le téléphone lui « suggère » le mot « divorce » quelques instants avant qu’elle ne trouve le courage de l’écrire elle-même.

Ces petites vérités s’additionnent tant et si bien que le film prend une ampleur sociologique, ce qui est particulièrement étonnant quand on découvre que les scénaristes, Boris Khlebnikov et Natalia Mechtchaninova, avaient initialement prévu de simplement raconter une histoire d’amour. Puis ils ont choisi des métiers pour leurs personnages car il leur en fallait bien, ont commencé à faire une enquête… Aujourd’hui, en Russie, tout le monde évoque le film comme étant une œuvre sur le système médical russe. Arythmie expose bien, en effet, la situation de permanente tension entre la réalité du terrain médical et les normes imposées par l’administration. En ce sens, le film dépasse le simple compte-rendu du système médical. Il devient le récit éternel du combat kafkaïen entre la vie et l’administration.

Horizon

Une autre question essentielle que pose le film est : deux personnes peuvent-elles se confronter sans que toute leur vie en soit totalement bouleversée ? Khlebnikov pose cette question dès la première dispute : Katia et Oleg sont chez les parents de Katia, les murs sont fins et Katia exige qu’ils chuchotent. C’est ce que les personnages vont essayer de faire pendant une partie du film. Ils se parlent calmement à chaque fois qu’une explication doit avoir lieu, Katia se dit prête à cohabiter jusqu’à ce qu’Oleg se trouve un appartement.

Mais le conflit ne fait que grossir et prendre de l’ampleur, autant dans le domaine individuel que professionnel (le chef compréhensif d’Oleg est remplacé par un type rigide qui cherche à appliquer les normes en dépit du bon sens).

Il faudra bien que les personnages sortent littéralement de leurs gonds pour aller de l’avant : Katia se met à hurler sur Oleg et abandonne sa voiture en pleine rue et en plein trafic, Oleg se bat avec son nouveau chef.

La crise est incontournable, semble nous dire Khlebnikov. Mais la question n’est pas tant de savoir si crise il y aura, mais de savoir comment en sortir.

Le final répond à cette question de façon à la fois simple et forte. Avant d’analyser cette séquence finale, revenons un instant au long-métrage précédent de Khlebnikov, Une longue vie heureuse (Dolgaia stchastlivaia jizn’, 2012). Dans ce film-là, tout comme dans de nombreux films russes contemporains, la perspective est utilisée de façon particulière. Les héros s’inscrivent dans des espaces vastes, avec une perspective ouverte et un horizon dégagé avant de refermer la perspective pour montrer au spectateur qu’aucun espoir en un avenir meilleur n’est permis. Dans Une longue vie heureuse, le héros tente, en vain, de défendre l’existence de sa ferme contre l’administration et la mafia locales. A la fin, alors qu’il a échoué et qu’il va très probablement finir en prison suite à un geste irréparable, il rentre chez lui, cadré dans des plans avec une perspective marquée. Lorsqu’il arrive à la maison, il est filmé en plongé, de façon à effacer tout horizon de l’image. Puis, dans le plan final du film, la caméra remonte pour finir sur un paysage : le village étendu le long de la rivière, paisible, inchangé, avec une perspective à nouveau marquée. Celle-ci semble désormais ironique, car il n’y aura pas de longue et heureuse vie pour le personnage principal.

Une longue vie heureuse de Boris Khlebnikov (2012)

Dans Arythmie, Khlebnikov remploie les mêmes procédés mais de façon profondément différente. Dans la dernière séquence du film, nous retrouvons Oleg dans l’ambulance. Il faut aller vite car ils transportent un homme grièvement blessé, mais la route est bloquée par des bouchons, situation récurrente dans le film. L’infirmier, un grand gaillard et un ami d’Oleg, sort de l’ambulance pour aider les voitures à dégager une voie pour l’ambulance.

Alors qu’il leur donne des indications, peu à peu la perspective s’ouvre devant nos yeux, mais cette fois elle n’a rien d’ironique. Khlebnikov montre que créer une perspective, afin de voir enfin un peu d’horizon, c’est compliqué, cela ne se fait qu’avec beaucoup d’effort. Ce dernier plan inondé d’un soleil hivernal nous laisse avec cette pensée : on peut avancer, mais un patient à la fois, une décision à la fois, un jour à la fois, et parfois l’horizon se dégage soudain pour nous redonner un peu d’espoir. La fin ne promet donc ni un bonheur perpétuel (ce n’est surtout pas en ce sens un happy end classique suggérant que les héros « vécurent heureux jusqu’à ce que la mort les sépare »), mais permet un peu de foi et un peu d’optimisme, en contraste frappant avec les films précédents de Khlebnikov.

A propos de Eugénie ZVONKINE

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