Rencontre avec Ziad Doueiri, réalisateur du film “L’Insulte”

Ziad Doueiri est venu la semaine dernière présenté son film en avant-première au Cinéma L’American Cosmograph à Toulouse, le jour où il a appris que L’Insulte (chronique ici) concourrait pour le meilleur film étranger pour les Oscars en mars prochain. Voici la rencontre qu’il a eue avec Carine Trenteun, le temps que le téléphone du réalisateur enregistre 182 appels en absence.

L’écriture de ce film est très fine…

J’avais une histoire plus ou moins définie, mais j’avais besoin de savoir si cela valait la peine d’aller vers le film de procès. J’ai alors fait des recherches avec ma mère, qui est avocate, et qui a été consultante juridique sur le film. Très tôt dans l’écriture, je savais que c’était la bonne façon de traiter mon sujet car il y avait un problème psychologique à régler, qui pouvait être démontré dans une salle de tribunal, et un problème juridique : est-ce qu’une insulte peut-être considérée comme un délit ou pas ? Si un agresseur tabasse une personne, peut-il être acquitté par certaines lois ? Ma mère et moi avons travaillé durant trois mois les lois : les sortir, les étudier, les discuter. Nos sensibilités se confrontaient durant cette phase d’écriture : nous nous disputions beaucoup d’ailleurs (rires), car elle est beaucoup plus de gauche que moi, même si je viens de son camp. Une fois cette recherche finie, j’ai travaillé avec Joëlle, ma co-scénariste avec qui j’ai déjà écrit trois autres films.
Franchement, c’était le scénario le plus facile que j’ai eu à écrire. Je ne pense pas pouvoir revivre une nouvelle expérience où les choses sortiraient aussi simplement, scène après scène. Je pense que cela a été possible car Joëlle et moi connaissions si bien la situation. Elle a grandi dans une famille qui venait du village de Bikfaya, qui était le quartier général du Parti Chrétien, pour lequel sa famille avait de la « sympathie » pour ce parti, plutôt de droite. Quant à moi, ma famille a toujours vécu et lutté à Beyrouth ouest, là où il y avait la Gauche. Elle et moi venons de camps très opposés. Joëlle connaissait le discours du chrétien, mais aussi, avec hostilité, celui de mon côté. Je connaissais les discours qu’on écoutait dans ma famille et dans mon entourage, où le discours de l’autre, de l’adversaire était reçu avec beaucoup de haine et de méfiance. Au moment d’écrire, nous avons décidé d’inverser les rôles : elle a écrit les scènes de ses « ennemis » et j’ai écrit sur mes « ennemis ». Quand elle rentrait dans un sujet, elle parlait plutôt d’elle et moi plutôt de moi. C’était quelque chose de très familier. L’écriture a pris six à neuf mois au maximum.

Aviez-vous la fin du film dès le début de l’écriture ?

Il y a trois choses que je dois savoir très tôt quand je suis en train d’écrire : la fin de l’acte 2, le moment où ton personnage principal connaît le pire moment de son histoire, c’est le moment où il perd le plus. Je dois savoir le midpoint, c’est le moment où le personnage change de direction : il passe de passif à actif, ou bien il décide de faire quelque chose différemment de ce dont il avait l’habitude. Et la troisième chose que je dois savoir est la fin, ici le verdict, qui est le climax du film. Une fois ces trois points établis, je me sens très à l’aise pour conceptualiser une histoire. Ce sont des piliers ou des bornes qui m’aident à me diriger. Si je ne les ai pas, je continue à les chercher. Pendant l’écriture, elles peuvent se modifier.
Pour L’Insulte, si on avait coupé le film avant le verdit final, on aurait accompli la trajectoire du personnage de Toni qui a changé avant le verdict, mais on a besoin de savoir le verdict. N’oublie pas une chose : on n’est pas dans un film contemplatif. On a fait neuf scènes de tribunal, et tu ne peux pas laisser tes spectateurs assoiffés. Ils veulent entendre le verdict, même si la trajectoire de Yasser et Toni leur est déjà connue.

 

Aviez-vous le casting en tête durant l’écriture du scénario ?

Cette fois-ci, non, car au moment de l’écriture – c’était il y a maintenant trois ans -, je ne connaissais personne au Liban, où j’ai été absent pendant très longtemps. Quand je suis rentré à Beyrouth, j’ai appelé une amie qui est directrice de casting pour qu’elle me montre la nouvelle génération de comédiens, et le casting a commencé pour chaque rôle. La seule personne que je n’ai pas rencontrée en face à face est Kamel El Basha, qui joue le rôle de Yasser, le Palestinien. Il habite à Jérusalem, et c’est illégal pour moi de m’y rendre… J’ai fait un casting par Skype. Tous les acteurs que j’ai voulus ont accepté de suite, sans hésitation.

Les discours politiques qu’on attend à la radio, ainsi que les images d’archives, sont-ils vrais ?

Oui, dans leur intégralité. On a beaucoup cherché pour trouver les archives que l’avocat montre au procès. Ce sont les seules archives qui existent. Il y a un plan qui a été tourné par les miliciens eux-mêmes, comme c’est dit dans le film. Les autres vidéos ont été prises des agences européennes, on a donc été en contact avec France Presse et à une agence anglaise pour leur demander les autorisations, qu’on a obtenues très facilement. Mais on savait dès le départ que ce serait les scènes les plus gênantes. On craignait donc la réaction de l’État, car tout ce que le film montre n’a jamais été dit dans l’histoire du Cinéma. Cela nous a causé beaucoup de soucis.
Quant aux discours à la radio, ils ont été très entendus par la communauté chrétienne. Bachir Gemayel était extrêmement aimé des chrétiens du Liban et extrêmement détesté par la Gauche, adoré par la Droite. C’est très mathématique : sur les dix-huit salles qui ont projeté le film au Liban, toutes les salles situées dans la partie chrétienne étaient complètes, et celles dans la partie musulmane étaient vides. Malgré ceci, on a été, et on est encore numéro un en termes d’entrée. Il y a des vues polarisantes. Nous n’avons demandé à l’État que le permis pour sortir le film en salle. Il y a un bureau de censure au Liban, et six projections ont eu lieu, et un débat. On a eu de la chance car cette année, le gouvernement libanais était plus de « mon côté ». Le ministre de la culture vient d’un partie politique qui est proche de ce que j’ai à dire. Un an plus tôt, ou un an plus tard, nous n’aurions peut-être pas eu ni la sortie, ni la nomination aux Oscars. Franchement, j’ai eu du bol.

L’Insulte a-t-il été un projet dur à financer ?

On a eu du mal. Arte nous a très vite refusés. Quand Pierre Chevalier a fait mon premier film West Beyrouth, ils l’ont financé, et depuis ce moment-là, Arte a jeté dehors mes trois derniers films, je ne sais pas pourquoi. Nous avons toujours pensé que c’était le genre de film que la chaîne financerait, mais bon, ce n’est pas grave, je les aime beaucoup.
Un film en arabe, même si le sujet peut être universel, qui parle du Moyen-Orient, de son histoire, avec des acteurs extrêmement connus et un réalisateur non-connu… ce n’était pas facile pour moi de le financer, jusqu’à ma rencontre avec Antoun Sehnaoui, un banquier libanais, qui a beaucoup cru dans le projet. Une fois qu’il a apporté la plus grande partie du financement, tout s’est déclenché. Certainement que Canal+ a accepté de rentrer dans la partie car nous avions déjà une relation, avec Baron Noir dont j’ai réalisé les deux saisons, et qu’ils souhaitent qu’elle dure. On a aussi un peu les États-Unis et un peu la Belgique.

Où le film a-t-il été tourné ?

Intégralement à Beyrouth : les scènes de procès dans le vrai tribunal, les scènes du camp de réfugiés dans le vrai camp de réfugiés, et le quartier de Toni dans le vrai quartier de Toni. Je n’ai pas choisi ces endroits pour être authentique, c’est juste que ça marche ! Je cherche toujours l’authenticité, mais dans le sens « être crédible ». On a eu l’appui des autorités qui nous ont donné très facilement l’accès pour pouvoir tourner, malgré le point noir sur mon passé. On avait des doutes à un certain moment, mais tout a été très simple. Le tournage a duré quarante-deux jours. C’était un plaisir de tourner dans Beyrouth car je la trouve belle dans son chaos : je voulais absolument le capturer, ces bâtiments moches qui s’élèvent, qui ont une certaine intensité visuelle, c’est magnifique ! C’est une ville, qui n’est pas très belle, mais qui est belle dans son contraste, dans son paradoxe, dans sa mocheté, dans sa laideur. J’ai toujours ressenti ceci envers cette ville. Tout le tournage s’est bien passé, et je peux affirmer aujourd’hui que j’ai réalisé le film que j’avais en tête.

La part du film qui se décide au montage ?

Très peu. Joëlle et moi avons passé tellement de temps à écrire une histoire solide. Il y a très peu d’improvisation, car tout se discute avant le tournage avec les acteurs. Donc au montage, on avait une structure très solide, et là, on peut se permettre de chambouler l’ordre : la scène 6 est devenue la scène 1, la scène 120 est devenue la scène 110. Tu ne peux te permettre ceci, et le réussir, que si à la base, tu as une structure solide, sinon, tu es dans la merde. Si tu as un problème de structure à l’écriture, tu vas passer ton temps au montage à réparer les fautes, et souvent, c’est boiteux. Je ne me sens pas à l’aise au tournage si j’ai scénario qui manque de solidité.
Le montage de L’Insulte a nécessité quatre mois. J’ai travaillé avec Dominique Marcombe , qui a déjà monté West Beyrouth, L’Attentat, et les deux saisons de Baron Noir. Je travaille très bien avec elle. Nous avons monté le film à Paris. Quasiment tout ce qui avait écrit au scénario a été tourné et monté.

Le choix de la musique ?

Je déteste mettre de la musique orientaliste, car chaque fois qu’il y a un film qui vient du Moyen-Orient, on entend des instruments tels que le oud. Je n’ai jamais fait ça car je n’aime pas ça ! J’avais décidé dès le départ d’avoir une musique qui va à contre-courant de l’histoire. C’est un choix très personnel car je voulais de la musique moderne avec des instruments modernes, acoustiques et électriques, un peu d’électronique. J’ai fait appel une nouvelle fois à Eric Neveux, dont j’aime le travail.

De quoi êtes-vous le plus fier sur ce film ?

Toute la création de ce film était normale, n’avait rien d’exceptionnel, mais mes sentiments eux à l’écriture, sur le plateau et pendant la post-production étaient eux exceptionnels. Ce film a été un plaisir fou. Il y a des scènes qui me remuent à chaque fois que je les vois et je dis « ah putain, on a réussi quand même ! ». Ce sont les scènes de l’avocat du chrétien, car elles sont la synthèse de ce que je voulais dire. Ce sont mes scènes favorites.

Lire aussi la chronique de Carine Trenteun sur le film L’Insulte.

Merci à l’American Cosmograph de Toulouse d’avoir permis cette chouette rencontre !

 

A propos de Carine TRENTEUN

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