Fabio Grassadonia et Antonio Piazza : “Ce qui est terrible et violent dans le monde visible se confronte à l’amour et à la tendresse du monde invisible.”

Sicilian Ghost Story s’inspire d’un fait divers, la séquestration tragique de Giuseppe di Matteo, un adolescent de 13 ans, enlevé par la mafia en 1996. Le film se déroule en Sicile, où deux jeunes camarades de classe, Giuseppe et Luna, jouent amoureusement. Quand Giuseppe disparaît, Luna refuse de se résigner au silence de tous et mène son enquête. Son chagrin dévastateur fait glisser sa quête vers des contrées fantastiques adossées au cadre naturel d’une forêt et d’un lac inquiétants. Il a fallu trois ans à Fabio Grassadonia et Antonio Piazza pour faire aboutir ce film de genre d’une grande beauté formelle et dont le traitement esthétique parvient à signifier l’horreur sans l’aborder frontalement.

Quatre ans séparent Salvo et Sicilian Ghost Story. Avez-vous eu du mal à monter ce projet ?

Il a d’abord fallu que nous nous occupions de la vente et de la promotion de Salvo, ce qui a pris un an. Ensuite, le projet d’écriture de Sicilian Ghost Story est né d’une nouvelle, Le Cavalier Blanc, de Peter Tremayne. L’idée était de ne pas se centrer sur le personnage de Giuseppe, mais de suivre son parcours à travers le regard de sa camarade de classe, Luna. Le personnage féminin est le filtre par lequel nous voyons Giuseppe, ce qui nous permet d’appréhender l’horreur de la situation à travers un regard amoureux. Le temps que nous avons pris était celui qu’il fallait pour élaborer ce projet, le faire mûrir et aboutir. C’est une durée normale, pour nous.

Sicilian Ghost Story : Photo

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Comment s’effectue votre travail en collaboration l’un avec l’autre ?

Nous travaillons depuis de longues années ensemble, c’est une collaboration assez étroite, du fait que nous venons de la même région, la Sicile, et de la même ville. Nos points communs dépassent ce projet, ils concernent notre vision de la vie et du cinéma. Nous travaillons un peu comme deux frères. D’abord, nous élaborons ensemble le scénario et, déjà, nous envisageons les points de mise en scène importants. Nous réécrivons constamment le scénario, c’est ainsi qu’il est nourri. Ensuite, nous élargissons le travail à nos collaborateurs et, au moment du tournage, nous associons le chef-opérateur. C’est un travail à trois, sur les possibilités qui s’offrent à nous. C’est alors que nous communiquons nos intentions aux autres participants. Fabio s’occupe plutôt de la mise en scène, du travail avec les acteurs, et Antonio est devant le moniteur et s’occupe du contrôle et de l’aspect esthétique de l’image.

Déjà dans Salvo il y avait cette atmosphère particulière qui partait d’une situation réaliste pour aller vers quelque chose de flottant. C’est quelque chose que vous affectionnez particulièrement, cette sensation de glissement ?

Au départ, il y a une distinction entre réalité extérieure et réalité intérieure ou invisible, avec cette idée que les personnages n’ont pas forcément conscience de leur réalité intérieure. La mise en scène essaie de rendre compte à la fois de ce qui est de l’ordre du visible et de l’invisible. Il faut essayer de trouver les formes esthétiques pour signifier cela. Pour ce faire, nous avons besoin de temps, c’est un travail qui s’effectue sur la durée. Et petit à petit, les éléments visuels et sonores prennent forme pour faire comprendre ce quelque chose qui vient d’ailleurs.

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Ce qui frappe dans votre film c’est une capacité à partir de la réalité pour la rendre totalement irréelle. Pourriez-vous nous expliquer ce désir de partir d’un fait divers sordide en évitant tout sordide dans le traitement ?

L’histoire est effectivement cruelle, ignoble, et au départ nous n’avions pas vraiment envie de l’affronter. Nous avons donc trouvé un biais, une sorte de clé pour nous en emparer, et qui consiste à passer par le point de vue de la jeune fille et à l’imprégner d’une dimension fantastique. Cela crée une distance. Ce qui est terrible et violent dans le monde visible se confronte à l’amour et à la tendresse du monde invisible. L’un rencontre l’autre, se développe par l’autre et réciproquement.

Quelle texture esthétique vouliez-vous donner au film ? Comment avez-vous travaillé sur la photo, avec ces teintes bleutées crépusculaires ?

L’idée était de créer une histoire de l’ordre d’une fable, avec un décor de bois et de lac qui n’est pas forcément typiquement sicilien, même si le tournage a eu lieu en Sicile. Nous avons voulu créer visuellement un temps et un lieu qui n’existent pas – donc, une nuit qui n’est pas vraiment la nuit, une aube qui n’est pas vraiment une aube… Et pour cela, nous nous sommes inspirés d’un photographe britannique qui s’appelle Darren Almond, et de son ouvrage de photos Fullmoon 1.

Sicilian Ghost Story : Photo

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La bande-son est impressionnante, complètement immersive, hypnotique. Comment l’avez-vous travaillée et comment le choix de Soap&Skin s’est-il opéré ?

Ce qui était fondamental, par rapport aux personnages d’enfants et à l’univers fabuleux et cruel, c’était de travailler la musique et les sons. Nous avons pris contact avec Soap&Skin, à qui le projet a plu, et nous avons commencé à entrevoir la possibilité de travailler sur quelque chose d’assez simple, au piano, et de construire des berceuses, avec un côté obscur et dissonant. La création musicale et l’association avec les images et les sons se sont faites progressivement. Le compositeur n’est pas arrivé après le montage du film, mais les hypothèses ont été formulées en amont. Nous avons aussi utilisé des sons naturels dans le film, qui ont été petit à petit réélaborés par un ordinateur et des synthétiseurs. Le son se transforme progressivement, ce qui fait que le spectateur effectue lui aussi une sorte de parcours. En partant du naturel ou du réel, il glisse vers autre chose et entre subrepticement dans l’univers intérieur de ces enfants.

Les jeunes acteurs sont d’une incroyable justesse, comment ont-ils été choisis ?

Nous avons participé à toutes les étapes du casting, nous sommes allés dans des écoles en Sicile, et avons rencontré des milliers d’enfants auxquels nous avons fait passer des essais, mais qui sont plutôt des improvisations. Le travail a été long, surtout pour trouver l’actrice qui allait jouer Luna [ndlr : Julia Jedlikowska], car ce personnage a des caractéristiques très particulières et donc nous l’avons trouvée tard. Ensuite, pendant deux mois nous sommes restés sur les lieux de l’action, dans les bois, où s’est fait le travail d’approche. Alors seulement nous leur avons fait connaître le scénario. Tout cela s’est fait progressivement, pas toujours en rapport direct avec le scénario ou le film.

Vous êtes-vous inspirés de Peter Ibbetson de Henry Hathaway, pour cet amour qui n’est vécu que dans le rêve, entre deux personnages à jamais séparés ? Ou d’autres films entre rêve et réalité ?

Non, pas du tout, pas de Henry Hathaway. Nous avons découvert La Nuit du Chasseur, de Charles Laughton, qui nous a inspirés. Il y a aussi le film de Mizoguchi, Contes de la Lune vague après la pluie, mais pas de connexion avec Henry Hathaway !

D’autres projets ?

Ha ! Pas encore.

Interview réalisée le 7 juin 2018.

Traduction : Enrique SEKNADJE

Sicilian Ghost Story est en salles depuis le 13 juin 2018.

Durée du film : 1h58

1Darren Almond, Fullmoon, Hans Werner Horzwald, Taschen, 400 p.

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