Le cinéma néerlandais reste encore mal connu en France, et à part la gloire nationale Paul Verhoeven, peu de réalisateurs sont distribués dans les salles hexagonales. Grâce au Centre culturel néerlandais, il est possible tous les mois de découvrir un film récent de ce pays qui recèle de vrais et grands talents.
En ce jeudi 21 septembre était présenté le film de Reinout Oerlemans Komt een vrouwe bij de dokter (Traduction littérale et beaucoup plus ironique : « une jolie femme va chez le docteur ») traduit en français par En plein cœur. On peut dire que Reinout Oerlemans, ancien acteur passé par la télévision où il présenta notamment la Star Academy locale, n’a pas raté son coup d’essai puisque cette première réalisation remporta un grand succès aux Pays-Bas avec un million de spectateurs sur une population de 16 millions (un autre chiffre intéressant pour mesurer l’ampleur du phénomène est d’indiquer qu’en 2009 la fréquentation des salles fut de 25 millions d’entrées).
Tiré d’un roman autobiographique de Ray Kluun, édité en 2007 chez Press Pocket ,  En plein cœur s’ouvre sur la rencontre de Stijn, homme passant de conquête en conquête et jeune publicitaire plein d’avenir avec Carmen, au destin professionnel tout aussi  prometteur (Carice Van Houten) dont il va tomber amoureux, avant de l’épouser et de fonder une famille. Mari volage et aimant, l’avenir lui souriant, il va monter une florissante agence de publicité, voyager, mener une existence de noctambule fêtard en laissant Carmen avec leur fille à la maison. Ses aspirations hédonistes le poussent perpétuellement dans les bras d’autres femmes pour de courtes aventures, sans pour autant renier sa vie de famille. Lorsque Carmen lui apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein qui va nécessiter de longs et douloureux traitements, malgré son attachement pour elle, il se révèle incapable de reffréner ses désirs, fuyant ses responsabilités dans une recherche de bonheur intense et de sexe qu’il trouve en la personne de Rose (Anna Drijver) qui devient sa maîtresse.
On perçoit dès le départ le traitement qu’aurait pu faire le cinéma américain d’un tel argument, imaginant facilement l’image d’un mari aimant, entourant sa femme jusqu’au boût dans la maladie, face à une héroïne exemplaire affrontant sa propre mort – tous les ingrédients pour un  mélo bien moralisateur et larmoyant. Mais « en plein cœur » se refuse à présenter une image idéale, privilégiant une belle complexité psychologique quitte à heurter le spectateur avec leurs défauts, leurs fêlures, leurs instincts naturels. Stijn, le mari volage continue à l’être durant les pires moments de la maladie de sa femme ; mieux son cancer – et donc l’image rapprochée de sa mort – provoque, décuple ses pulsions de vie en une attirance irrépressible pour la chair et la nuit. 

Le film ne fait d’ailleurs pas de cadeau à cette image de jeune ambitieux aveuglé par son narcissisme au point de devenir incapable d’un véritable don de soi. Mais le cinéaste ne le juge pas, le montre dans toute sa torture intérieure, son incapacité à réagir, son infantilisme irréductible. La puissance de En plein cœur tient justement à sa dimension amorale se gardant bien d’enfermer Stijn et Carmen dans l’habituel clivage bien/mal, ce qui aurait laissé le spectateur dans un confort trop évident. L’identification n’en fonctionne que beaucoup mieux et l’affrontement de la maladie nous conduit régulièrement à nous demander comment nous aurions réagi. De plus, la terreur face à la mort ne cède jamais la place à une image chrétienne de l’acceptation. Elle a une trouille monstre de sa disparition, qui ne s’effacera jamais. La mort est là, elle la voit qui s’approche elle la craint, elle le hurle. Et lorsque sa petite fille lui dit « c’est bête que tu vas mourir, maman » elle ne peut que lui répondre anéantie « oui, je trouve, moi aussi ». Autre grande qualité d’En plein cœur, cette capacité à montrer comment le couple réagit face à la maladie, tentant de désamorcer le processus par un humour constant, comme un signe de résistance persistant. Carmen imite la cliente exigeante dans un salon de coiffure au moment où son mari va lui raser la tête. Ou Stijn déclarant peu de temps avant la chimio « Si le docteur te touche les seins, je lui fous mon poing dans la gueule ». Le rire y est à la fois salvateur et désespéré. Reinout Oerlemans se refuse à simplifier ses personnages, et leur offre une véracité saisissante.
Ce type d’œuvre au sujet tragique incite obligatoirement à délimiter le degré de manipulation sur le spectateur en jouant sur sa corde sensible. Certes le film n’évite pas les maladresses et la surcouche émotionnelle, en particulier les séquences avec la petite fille qui sonnent parfois artificiellement (une scène finale de trop…) et rappellent que nous sommes en présence d’un film destiné à toucher une large audience. Mais si malgré sa propension au pathos et sa musique sirupeuse au piano bien emphatique, En Plein cœur demeure bouleversant et épouvrant, c’est parce qu’il affronte son sujet crûment et franchement, dans une osmose singulière entre la trivialité et le bon sentiment, assez caractéristique du cinéma néérlandais. En général avec un tel thème le cinéma évoque les détails de la maladie tout en faisant l’ellipse visuelle. Ici, la chimio, les rayons, la cicatrice du sein disparu sont bel et bien représentées, ne se contentant pas d’être des mots. Et les images heurtent, secouent, blessent, jetés que nous sommes dans toute la terreur de la réalité.
En effet, le film frappe par son réalisme, que ce soit dans ses belles scènes érotiques respirant la vie ou l’approche de la maladie de Carmen et la dégénérescence qui en découle. Ceux qui sont un peu familier des Pays-Bas et du cinéma batave (en tout cas ce qu’a pu montrer notamment Verhoeven) savent combien ce pays ne cesse de surprendre, ses artistes s’exprimant librement et composant spontanément avec les tabous de la société. En cela, toutes propensions gardées, En plein cœur rappelle parfois un Turkish Delices de Verhoeven lui aussi traversé par le sexe et l’agonie. Il est probable que si le film à eu un si grand succès là-bas, c’est parce qu’il reflète pleinement la mentalité hollandaise, que les hollandais s’y retrouvent, parce qu’il regarde leur société droit dans les yeux, sans s’embarrasser d’interdits. A ce titre, l’ambiguïté du personnage de Stijn hors des archétypes hollywoodiens heurte et séduit, parce qu’il est définitivement plus un homme qu’un héros. Et ce sont les épreuves qu’il va vivre qui vont le faire murir et enfin se ressaisir pour affronter gravement ses responsabilités. L’interprétation est un des autres points forts du film : Barry Atsma, acteur de théâtre, apparu quelque fois à la télé hollandaise, parvient à jouer subtilement sur plusieurs registres tout au long du film avec un final tout en émotions et subtilité lors de la phase terminale de Carmen. Il arrive parfaitement à incarner la virilité positive des néerlandais, leur attitude parfois excessive et aussi leur qualité de cœurs ainsi qu’une certaine forme de gravité liée à l’histoire de leur pays. Quant à Carice Van Houten, après nous avoir hypnotisé dans Black Book (on l’a revue dans l’émouvant Dorothy d’Agnès Merlet et Walkyrie de Brian Singer) elle porte de bout en bout, à bras le corps, le calvaire de Carmen, avec une justesse époustouflante. Elle n’hésite pas à donner de sa personne et se mettre en péril physiquement, de l’exploitation de sa sensualité naturelle à la dégradation inéluctable, mêlant à la fois légèreté et gravité, le poids de sa souffrance et son combat contre la maladie. Elle nous emmène sur le douloureux chemin que parcourt Carmen, nous faisant ressentir avec force son martyr.
Il est enfin difficile d’occulter le véritable plaidoyer pour l’euthanasie qui emmaille ce film et concourt à ancrer encore plus cette pratique médicale dans la vie des néerlandais. Etant un des rares pays à avoir courageusement légalisé cette pratique, émettons l’hypothèse que ce thème délicat a fortement concouru à l’émotion de spectateurs hollandais déjà sensibilisés. On peut ainsi se demander si le film sera un jour distribué en France où le consensus est loin d’être général, en tout cas du côté des politiques. En plein cœur reste un très beau mélo, qui vous tire les larmes des yeux et vous dépoussière l’âme.
Le centre culturel néerlandais : http://www.institutneerlandais.com/fr.phtml

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