Peter Watkins, "Privilege" – Le mécanisme de la séduction.

Avec Privilege, le cinéma dogmatique et affirmé de Peter Watkins se frotte aux logiques des grands studios Hollywoodiens: épousant des formes moins frontales mais désormais plus séduisantes, Privilege devient un objet pop, mais pervers, dont le discours radical et visionnaire résonne toujours aujourd’hui…

 

Puissance du cinémascope, richesse de la photographie, amplitude du montage jusqu’à la transparence: Privilege surprend dans la filmographie de celui qui nous avait habitué, de War game (1965) à Punishment Park (1970), à une esthétique plus brute et plus frontale, fidèle à sa dogmatique monoforme née dans le sillon de son expérience télévisuelle. C’est presque une erreur: l’expérience unique d’un réalisateur militant et radical profitant, presque malgré lui, de l’engouement soudain des grands studios américains pour le cinéma britannique à la fin des années 60. On comprend presque ce qui a pu attirer le studio Universal chez Peter Watkins: une volonté du choc, une logique de sidération qui fera le sel des blockbusters dès la décennie suivante, l’espoir d’un spectaculaire mis au service du divertissement, dans une logique presque propagandiste. C’était mal connaître le personnage, rusé et tenace… Et Hollywood lui aura appris désormais la malignité, un art du détournement et de la séduction perverse. Le studio s’en souviendra, abandonnant le film aux étagères poussiéreuses d’un hypothétique Enfer. Argument: Décidément non conforme.

Privilege se voit alors comme une œuvre qui joue en permanence contre elle-même et ses commanditaires, consciente de ce qu’on lui offre pour mieux le pervertir, avec force d’intelligence. Car, inscrit dans des mécanismes et des formes hérités d’une conception propagandiste de l’image -forte influence du Triomphe de la volonté de L.Riefenstahl et des formalistes russes, le film ne sacrifie jamais son intention au système cinématographique qu’il met en place. L’image-propagande est partout, au service de toutes les idéologies, même les plus opposées, et on comprend très vite en quoi le système hollywoodien y a vu un intérêt certain, a voulu la mettre à son service. Mais Privilege dépasse vite cette intention première et l’œuvre, qui se veut provocante -car la provocation c’est séduisant!- devient alors subversive… Un pamphlet.

 

Porosité.

Tenté par la vie bien plus que par l’art, Peter Watkins transcende une matière fictionnelle en se jouant d’une porosité entre la fiction et le réel.

En premier lieu, à travers une histoire qui dessine en filigrane la problématique de la représentation publique de soi et du trouble identitaire qui s’ensuit. Ensuite, en s’octroyant les services de Paul Jones, alors réel chanteur du groupe Manfred Mann, et d’un mannequin anglais célèbre, la magnifique Jean Shrimpton. Enfin, par la cohabitation d’acteurs professionnels et d’amateurs.

Animé par ses multiples porosités qu’il entretient à la fois en lui, comme objet artistique, mais aussi dans une relation au monde réel, Privilege questionne en permanence la distanciation du spectacle – on n’est pas loin des théories situationnistes de Guy Debordet ses mécanismes, en parfaite adéquation avec son sujet. L’œuvre acquiert alors une vraie dimension sociale, s’inscrit dans le monde, questionnant en profondeur le spectateur. Sur une thématique, certes, mais aussi sur son statut: celui d’un participant à une sorte de mensonge collectif consenti auquel il se soumet au nom du divertissement. A l’image du public qui envahit la scène de son idole en s’attaquant à ses bourreaux fictifs –le sont-ils vraiment?-, la frontière de la fiction est mise à mal, engageant le spectateur à s’emparer d’un espace construit malgré lui, à le dissoudre dans le réel en s’emparant des tenants et aboutissants . Naissance du spectateur actif, social et donc citoyen. Et le film dépasse alors largement le principe du vraisemblable pour tenter de s’ériger en moment de vérité, mettant à son profit des mécanismes liés au documentaire: interviews, caméra portée, voix off… Après la caméra-stylo, naissance de la caméra-tract…

 

Confrontation.

Film-tract, Privilege ne se laisse pourtant pas envahir par les scories d’une propagande trop appuyée, préférant se loger subtilement dans les interstices d’un cinéma classique. On assiste, non sans plaisir, à une imprégnation des principes de Peter Watkins au sein d’une œuvre qui se voulait mainstream: il y a conflit et résistance dans le film, qui lui donnent un caractère assez unique. La caméra portée se confronte au cinémascope, l’intime à l’amplitude hollywoodienne, la vérité au spectacle, le spontané au construit… Cet ensemble de forces fait de Privilege un film à la puissance rare mais loin de tout didactisme: si le message passe, il reste diffus, préférant la logique de la perversion à celle de l’affront, déguisé sous les oripeaux séduisants de la pop-culture .

Le spectateur lui-même est sollicité dans son histoire par l’invocation de formes qui se rappellent à son mauvais souvenir et qui le tiraillent: là, un salut nazi, ici, une croix digne de celle du Ku Klux Klan… Conflit encore entre la séduction et l’écœurement, entre acceptation et refus.
 

 

 

A l’heure du flux médiatique ininterrompu, Privilege apparaît salvateur tant il pose des questions essentielles sur le monde et sur le cinéma, vu à travers l’œil d’un cinéaste rageur et singulier dont l’ultime pirouette aura été de mieux pénétrer un système pour le faire imploser. Le privilège est donc tout au spectateur attentif, actif: une action qu’embrasse aussi le personnage principal dans son refus obstiné de s’aliéner à un système séduisant mais conformiste. La meilleur réponse: le regard critique.

DVD édité par Doriane

A propos de Benjamin Cocquenet

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