C’est une grande figure discrète du théâtre et du cinéma français qui vient de s’éteindre, de la façon que l’on souhaite la plus paisible possible. Paul Crauchet est mort le 19 décembre 2012 à l’âge de 92 ans, dans le petit village varois de Rocbaron, loin des fracas d’un monde jouant à se faire peur de sa propre fin. Avec l’âge, ses apparitions à l’écran étaient devenues plus rares (sa dernière pièce remontant à la fin des années 1980) mais il était l’un des visages les plus familiers du cinéma français des années 60 aux années 80, à défaut que son nom soit connu de tous. Comme beaucoup de ses camarades de jeu, Paul Crauchet était l’”acteur de complément” idéal, dont la constante justesse de ton participait à l’écrin permettant aux vedettes de briller de tout leur éclat. Ce furent notamment Yves Montand (La Guerre est finie, d’Alain Resnais), Lino Ventura (Les Grandes gueules, de Robert Enrico, le film qui révéla pleinement son talent, à 45 ans, Un papillon sur l’épaule, de Jacques Deray), Jean-Paul Belmondo (Ho !, encore d’Enrico, Les Mariés de l’an deux, de Jean-Paul Rappeneau), Alain Delon (La Piscine et Flic Story, de Jacques Deray, Un flic, de Jean-Pierre Melville, Les Granges brûlées, de Jean Chapot, Attention, les enfants regardent, de Serge Leroy), Jean-Louis Trintignant (Sans mobile apparent, de Philippe Labro), Jean Gabin (L’Affaire Dominici, de Claude Bernard-Aubert), Gérard Depardieu (Pas si méchant que ça, de Claude Goretta), Annie Girardot (Liste noire, d’Alain Bonnot, un des quelques films où il était davantage  qu’un second rôle), et même Christophe Lambert (Le Complot, d’Agnieszka Holland) ou Timothy Dalton (La Putain du roi, d’Axel Corti) !

Romy Schneider et Paul Crauchet dans "La Piscine"

Avec Romy Schneider dans “La Piscine”

Quelques noms de cinéastes reviennent plus souvent, qui ont été particulièrement fidèles à Paul Crauchet. Des cinéastes qui ont souvent œuvré dans le polar à la française et estimaient que Paul Crauchet avait ce physique qui permettait de le caster aussi bien dans des rôles de flic que d’homme de main ou d’indicateur. C’est bien sûr Robert Enrico, qui l’a également dirigé dans Les Aventuriers et Tante Zita. Mais aussi Jacques Deray et, bien entendu, Jean-Pierre Melville, dans Le Cercle rouge (il y jouait un receleur…) et surtout dans L’Armée des ombres, qui reste peut-être son plus beau rôle, celui de Félix, le bras droit de Lino Ventura. José Giovanni le dirigea également dans Dernier domicile connu et Où est passé Tom ?.
Mais à la différence de beaucoup de seconds rôles ayant accompli toute leur carrière dans le cadre d’un star system bien établi, Paul Crauchet a aussi participé à des aventures cinématographiques moins balisées. On l’aperçoit ainsi dans le premier long-métrage d’Eric Rohmer, Le Signe du Lion, même si, hélas et de façon incompréhensible, il ne croisera plus, par la suite, la route des cinéastes de la Nouvelle Vague. Il est également l’un des adultes de La Guerre des boutons, un film qui n’était nullement programmé à être l’un des plus gros succès de son époque (ni à donner lieu à deux pitoyables remakes tardifs). Yves Robert fera d’ailleurs à nouveau appel à lui pour son dyptique pagnolesque La Gloire de mon père et Le Château de ma mère. On l’a aussi vu dans quelques films de francs-tireurs poétiques du cinéma français (un peu oubliés), ce qui ne peut pas être un hasard. Il est le fils du livreur, aussi gagné par la paresse que lui, dans Bof… Anatomie d’un livreur, de Claude Faraldo, en 1971, le film qui fut à l’origine de l’expression “bof génération”. Il est aussi au générique d’Un nuage entre les dents (1974), de Marco Pico, aux côtés de Philippe Noiret et Pierre Richard, puis du Coup suprême (1991), troisième et dernier film du singulier comédien-réalisateur Jean-Pierre Sentier.
L’un de ses plus beaux rôles au cinéma est également celui du père dans le très autobiographique premier film d’une autre comédienne-cinéaste (elle aussi morte trop jeune), Christine Pascal (Félicité, 1979). On le retrouve aussi dans un bon Mocky des années 70, Le Témoin, plaidoyer contre la peine de mort avec Noiret et Alberto Sordi. Paul Crauchet aura quitté le cinéma en 2009 avec Alain Resnais (un petit rôle dans Les Herbes folles), ce qui est une belle façon de finir.

Paul Crauchet et Julian Negulesco dans "Bof... Anatomie d'un livreur"

Avec Julian Negulesco dans “Bof… Anatomie d’un livreur”

Mais sa filmographie à la télévision fut également très riche et a évidemment concourru à rendre son visage familier. Il était le gardien du Louvre dans Belphégor dans les années 60, le fameux sapeur Camember (sans “t” !) dans l’adaptation de l’historique bande dessinée de Christophe (pas le Beau bizarre, hein) par Jean-Christophe Averty en 1965, Planchet dans une adaptation des Trois mousquetaires signée Claude Barma (avec Dominique Paturel, la voix française de J.R. Ewing, dans le rôle de D’Artagnan !), Pécuchet aux côtés de Julien Guiomar/Bouvard (quel duo !) dans une version télé du célèbre texte de Diderot et il tenait l’un des premiers rôles du superbe feuilleton de Maurice Pialat, La Maison des bois (1971).
On n’oublie évidemment pas que, comme pour tous les comédiens de sa génération, tout a commencé au théâtre pour Paul Crauchet. Et pas n’importe où puisqu’il débuta dans la troupe de Jean Vilar, à la toute fin des années 40, après avoir suivi l’enseignement d’un autre immense maître, Charles Dullin. Au théâtre, il joua aussi bien Vian (L’Equarrissage pour tous, Le Goûter des généraux), Feydeau (La Puce à l’oreille), Dürrenmatt (La Visite de la vieille dame), Duras (Barrage contre le Pacifique, Les Viaducs de la Seine-et-Oise), Shakespeare (Hamlet, Troïlus et Cressida, Le Roi Lear, Timon d’Athènes), Goldoni (Arlequin valet de deux maîtres), Giraudoux (La Folle de Chaillot) que Max Frisch (Biedermann et les incendiaires), Joe Orton (Le Locataire) ou Arthur Miller (Mort d’un commis voyageur).

A propos de Cyril COSSARDEAUX

Laisser un commentaire