Le 5 octobre 2011, pendant que quelques centaines de millions d’adorateurs mettaient manifestement au moins la journée à se remettre de la mort de leur gourou Steve Jobs, nous, on versait plutôt une larme sur celle de Charles Napier…
Comme il y a des films cultes (Eraserhead, La Jetée, L’Ange, The Rocky Horror Picture Show, Dancing Machine…), il existe aussi des acteurs/actrices cultes. Charles Napier en faisait incontestablement partie. La lecture de son abondante filmographie (une centaine de longs-métrages pour le cinéma et presque autant de rôles à la télévision) raconte à elle seule une certaine histoire d’Hollywood, pas la plus officielle, certainement pas toujours la plus glorieuse (sur ses cent films, les vrais bons se comptent sur les doigts de peu de mains), mais pas la loin d’être la plus passionnante.

S’il ne faut pas à proprement parler "découvert" par Russ Meyer, les quatre films qu’il tourna avec l’obsédé des fortes poitrines (Cherry, Harry & Raquel ! (1970), Beyond the Valley of the Dolls (1970), The Seven Minutes (1971) et Supervixens (1975)) l’ont marqué à vie. A tel point qu’il est probable que bien des réalisateurs qui lui ont ensuite proposé des rôles le faisaient largement en référence (peut-être aussi en hommage) à Meyer. A commencer par Jonathan Demme, avec qui Napier noua une relation d’une exceptionnelle longévité, étant de presque tous ses films entre Handle with Care (1977) et Un crime dans la tête (2004). Pas moins de dix films en commun, faisant de Charles Napier à Jonathan Demme ce que Dick Miller est à Joe Dante, un comédien fétiche. Mais, comme Miller, Napier fut généralement confiné aux seconds rôles (voire troisièmes ou quatrièmes, en fonction des films auxquels il participait), dans lesquels il excellait. Son physique hard boiled de dur (il avait été sergent dans l’armée puis entraîneur de basket dans sa jeunesse… ce qui ne l’empêchait pas de s’être fait aussi une petite réputation comme aquarelliste), sa voix grave (qui lui a également valu une jolie petite carrière de doubleur, notamment pour pousser les grognements de Hulk dans la série télé !) et sa mâchoire de plus en plus carrée avec l’âge (1) l’ont essentiellement prédisposé aux emplois de militaires, de flics, de détectives. Plus souvent qu’à ceux de coiffeur, en tout cas, sauf quand Demme lui confiait malicieusement la responsabilité de la coiffure de Michelle Pfeiffer dans Veuve, mais pas trop… (Married to the Mob, 1988) !
Parmi les films les plus intéressants auxquels Charles Napier prêta sa mâle présence, citons The Blues Brothers (1980, John Landis), Les Arnaqueurs (The Grifters, 1990, Stephen Frears (2)), Disjoncté (The Cable Guy, 1996, Ben Stiller), Your Name Here (2008, Matthew Wilder, une de ses dernières apparitions au cinéma), voire les deux premiers Austin Powers (dans un rôle de général, comme si souvent).

Charles Napier et John Belushi dans "The Blues Brothers"
Avec John Belushi dans "The Blues Brothers"

Mais à comédien hard boiled, films à l’avenant et la liste est impressionnante des séries C, D ou franchement Z auxquelles Charles Napier a participé toute sa carrière durant. Malgré lui, il s’était fait une spécialité de donner la réplique à d’anciennes "gloires" du film d’action déchues et échouées dans des sous-productions américaines ou italiennes (Joe Don Baker, George Kennedy, Michael Paré, Jan-Michael Vincent, David Carradine, Eric Daniels, Mark Hammill, John Savage, Fred Williamson, Richard Roundtree, Pam Grier, Jim Brown, Michael Madsen, Burt Reynolds…) ou à d’autres (talentueux) acteurs trop souvent logés à la même enseigne (les Robert Davi, Lance Henriksen, Michael Ironside…). Particularité étonnante de ces films aux titres souvent très évocateurs de leur qualité (Instant Justice, Body Count, One Man Force, Cop Target, Killer Instinct, Silent Fury, Body Shot, Savage Land…), Charles Napier a réussi le prodige d’y donner la réplique à la fois aux boxeurs Sonny Liston (Moonfire, 1973), Marvin Hagler (Indio 2 – La Rivolta, 1991) et Ray Sugar Leonard (Riot, 1997) comme au basketteur Shaquille O’Neal (Justicier d’acier, 1997). Mais aussi à Pamela Anderson (Raw Justice, 1994) ou Mike Norris, fils de Chuck (Ripper Man, 1995).
A la télévision, rares sont les séries stars des années 70, 80 et 90 et même 2000 dans lesquelles Charles Napier n’a pas pointé sa mâchoire, puisqu’on l’a vu aussi bien dans Mannix, Mission impossible, Kojak, Les Rues de San Francisco, Les Têtes brûlées, Starsky et Hutch, K 2000, Chips, L’Agence tous risques, Shérif, fais-moi peur !, La Loi de Los Angeles, Arabesque, Lois & Clark, Les 4 400, Les Experts, Monk, Larry et son nombril, Cold Case… que dans Dallas. Sans oublier un inénarrable Adam hippie-folk dans un épisode particulièrement barré de Star Trek de 1969. Reste que son rôle le plus populaire est sans doute celui du méchant dans Rambo 2 (1985, George Pan Cosmatos), qui, d’une certaine manière, résume la plupart de ses apparitions à l’écran…

(1) Aurait-il secrètement servi de modèle au Bob Parr des Indestructibles de Pixar ?…
(2) On sait que cette belle adaptation de Jim Thompson fut produite par Martin Scorsese et on peut s’étonner que Marty lui-même n’ait jamais dirigé un tel comédien (comme Tarantino plus tard, d’ailleurs). Et regretter que Charles Napier n’ait pas davantage participé à de films tirés des romans noirs de Thompson tant son physique était taillé pour.

Avant Russ Meyer, il y eut donc Star Trek, pour Charles Napier…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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