Les leçons de l’affaire Scorsese ou la tentation du jugement a priori – Annexe II

Annexe II
Bernard WERBER
Nous les dieux (2004 ; pages 92-96)

 

Autrefois, raconte-t-il, les hommes volaient dans le ciel. Ils conversaient à distance sur toute la planète. Ils voyageaient au loin dans des habitacles particuliers. Ils possédaient des machines à penser mieux et plus vite. Ils savaient même produire de la lumière sans feu. Autrefois… une centaine de nations vivaient en paix grâce à leur civilisation “démocratique”. Et puis, en marge, un petit groupe d’États, riches en matières premières, ont commencé à supprimer ces valeurs « démocratiques » pour les remplacer par une religion fondée sur l’Interdit. Ceux qui s’y convertissaient se nommaient entre eux les “Interdiseurs”. Ils commencèrent à faire parler d’eux en assassinant les tenants des autres cultes et en incendiant leurs temples, puis ils s’en prirent à leurs propres modérés, et bien sûr à leurs opposants. Là où se réunissaient des fidèles de la démocratie, ils posèrent des bombes, provoquant d’innombrables victimes. Ne sachant comment réagir à cette violence gratuite sans trahir leurs valeurs, les démocrates fermèrent d’abord les yeux puis tentèrent d’amadouer les Interdiseurs en leur offrant des traitements de faveur. Mais dans cette attitude, ceux-ci ne virent que signe de faiblesse et multiplièrent de plus belle leurs exactions. Plus les Interdiseurs sévissaient, plus les démocrates cherchaient une légitimité à leurs tueries, y trouvaient des excuses et s’accusaient de les avoir eux-mêmes provoquées.
Les Interdiseurs avaient, sur les démocrates et les fidèles des autres confessions, l’avantage d’être sûrs d’eux, convaincus de la justesse de leurs idées, et aussi de tenir un discours simple. Tandis que les autres vivaient dans le doute et la complexité, eux interdisaient tranquillement à leurs femmes de s’éduquer et de travailler et les contraignaient à rester cloîtrées à cuisiner et enfanter. Les démocrates étaient convaincus que tant d’obscurantisme ne pourrait que disparaître au plus vite dans un monde régi par la science, la logique et les technologies. Mais il n’en fut rien. Le mouvement Interdiseur ne fit que croître et se développer, notamment parmi tous les adversaires du progrès. Cela commença par toucher les classes les plus défavorisées, qui avaient l’impression de prendre leur revanche, pour finalement contaminer les classes intellectuelles qui trouvaient dans cette violence et cette simplicité une forme de nouveau projet pour le futur.
Une par une, les nations démocratiques mirent genou à terre, ployèrent, passèrent sous le joug des hommes de cette religion. Loin de faire front, elles continuèrent à se chamailler entre elles sur les moyens d’arrêter le fléau. Et elles n’en trouvèrent aucun. Alors que les derniers remparts de résistance en étaient encore à palabrer, la terreur régnait déjà partout. Seul l’ordre des Interdiseurs faisait loi. Et les gens se convertissaient pour avoir la paix ou la vie sauve. Puis ils adoptaient le dogme Interdiseur. Les femmes obéissaient aux hommes, les hommes à leur chef et le chef avait tous les droits. Plus personne n’osait s’exprimer, plus personne n’osait s’instruire autrement que dans la religion, plus personne n’osait avoir une pensée personnelle. Tout le monde était contraint de prier sans cesse à heures fixes. Ceux qui cherchaient à s’en exempter étaient rapidement dénoncés par leurs voisins.
 Pourquoi ç’a marché ? demande un enfant.
 Les démocrates avaient les questions. Les Interdiseurs avaient les réponses. Lorsqu’il s’est avéré que les zones démocratiques n’étaient plus que de petites poches rongées par les attentats aveugles des fanatiques, le vrai chef des Interdiseurs s’est enfin dévoilé. Ce n’était pas l’un des chefs terroristes présentés partout mais l’un des dirigeants officiels de la plus riche nation productrice de matières premières. Un homme qui avait toujours clamé son soutien à la démocratie. Dans le système Interdiseur la duplicité était considérée comme une ruse militaire.
Ce dirigeant annonça qu’il était désormais le seul représentant de la parole religieuse, et il a imposé une dictature mondiale. Dès lors, il a créé une hiérarchie de chefs et de sous-chefs dévoués à sa personne. Une police politique et une police religieuse imposaient sa loi. Tandis que toute la population était interdite du moindre plaisir personnel, lui, sa famille et tous les siens vivaient dans l’opulence, le vice et la débauche, jouissant de toutes les richesses. Et ne s’interdisant rien. […]
Les Interdiseurs pourchassèrent les scientifiques et les ingénieurs, de crainte que ceux-ci inventent de nouveaux moyens de leur résister. Tout ce qui ressemblait à un intellectuel fut torturé à mort afin que nul ne répande de théorie jugée d’avance subversive.
Les Interdiseurs se livrèrent à des autodafés d’ouvrages scientifiques, détruisirent toutes les œuvres d’art qui n’étaient pas les leurs. Considérés comme des sorciers, par essence démocrates, les médecins furent mis à mort et les épidémies reprirent leurs ravages. Après l’éducation des femmes, la technologie et la médecine, les Interdiseurs interdirent les voyages, la musique, la télévision, les livres, ils interdirent même aux oiseaux de chanter, considérant que leur chant pouvait concurrencer celui de l’appel à la prière… Les Interdiseurs réécrivirent l’histoire à leur convenance, éliminèrent toutes les distractions, hormis le spectacle obligatoire des exécutions publiques dans les stades. La peur était partout.
 Alors comment avons-nous survécu, nous autres ? demande un autre enfant.
 Le tyran a fini par mourir de vieillesse. Sa succession a donné lieu à d’âpres luttes entre ses fils. Dès lors il n’y eut plus de grande armée, ni de grande police religieuse unifiée. L’empire théocratique vola en éclat. Les anciens officiers se transformèrent en chefs de guerre. Ici et là, des bandes indépendantes s’imposèrent par la force. Tuer pour ne pas être tué devint la règle. Face à cette loi du plus fort, certains, comme nos anciens, ont décidé de fuir les villes, de s’enfoncer dans les forêts, loin des assauts des soldats, des fanatiques et des brigands. C’est pourquoi nous sommes encore ici, et que je peux, moi, vous raconter cette histoire qui est la vôtre.

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