Les leçons de l’affaire Scorsese ou la tentation du jugement a priori – 5

5. L’Eglise catholique et l’art contemporain
Dans ma conclusion je voudrais, à partir de l’affaire Scorsese, élargir l’horizon de notre réflexion.
Si l’on essaie de comprendre le rapport complexe de l’art contemporain à la religion chrétienne on peut avancer les hypothèses suivantes. Tout d’abord on constate à partir des années 1980 un renouveau de l’intérêt du monde culturel pour les thématiques religieuses. En tant que catholique je me réjouis de cet intérêt. C’est un bon signe qui indique que la figure du Christ continue à être dans nos sociétés sécularisées une référence et une source d’inspiration. « Je me réjouis, affirme Mgr. Wintzer, que des artistes puissent dire comment la figure du Christ leur parle, a fortiori quand il est vu comme un prophète, un messager de paix, un homme de compassion. Cela montre que les religions sont présentes dans l’espace public et non réservées à des groupes quels qu’ils soient. Chacun peut s’en saisir. Je me réserve le droit de dire que certaines lectures ne correspondent pas à mon expérience et à celle de l’Eglise catholique[1] ». Comme en témoigne Martin Scorsese beaucoup d’artistes contemporains ne lient pas forcément spiritualité et religion, ce qui leur permet une libre interprétation des thèmes religieux traditionnels. Les deux préoccupations majeures de l’art contemporain semblent être les suivantes dans le domaine de l’iconographie religieuse :
–         Mettre en valeur l’humanité du Christ avec tout ce que cela comporte comme conséquences. Thomas Schlesser a écrit une histoire de la censure dans l’art qui est fort intéressante pour notre propos.[2] Il montre entre autres choses, avec images à l’appui, comment le pouvoir ecclésiastique a eu tendance à censurer des œuvres d’art qui montraient concrètement l’humanité du Christ ou de la Vierge Marie (qui, elle, n’est qu’une créature humaine contrairement à son Fils, mais qui a tellement été idéalisée et glorifiée dans l’histoire de l’art catholique que des représentations plus simples ont posé problème !). La question n’est donc pas nouvelle. Schlesser donne deux exemples de l’époque baroque : des peintures du Caravage qui sont désormais considérées comme de vrais chefs-d’œuvre de l’art religieux mais qui, en leur temps, ont fait scandale et ont été refusées : La mort de la Vierge et La Madone au serpent[3]. Dans cette dernière peinture c’est le réalisme du Caravage qui a été censuré : La Vierge Marie est habillée simplement, d’une belle robe rouge, retroussée d’une lavandière et, soutenant son fils, se penche suffisamment pour exhiber un décolleté largement ouvert ; le jeune Jésus est représenté entièrement nu ; Sainte Anne, la mère de Marie, montre un visage de vieille femme travaillé par l’âge et le labeur. Cette scène représentant Marie, le jeune Jésus et Anne a l’audace de les montrer comme des gens du peuple (ce qu’ils étaient en fait !). Voici, ci-dessous, quelques exemples dans l’art contemporain qui illustrent la même problématique :

(Image 1)La résurrection du Christ de Triegel (le sexe du Christ n’est pas caché)

(Image 2)La Vierge à l’enfant de Fournier (les auréoles ont disparu)

(Image 3) La Vierge enceinte de Jacques Bourgault
(À noter que des santonniers ont aussi créé des Vierges enceintes à mettre dans la crèche avant Noël)
–         Donner de la figure éternelle du Christ une interprétation contemporaine qui puisse impliquer le destinataire de l’œuvre d’art. L’actualisation du message évangélique dans la société contemporaine est un trait distinctif de nombreuses réalisations artistiques au cinéma, en littérature, en peinture, en sculpture etc. Et c’est ce qui peut choquer ou scandaliser des chrétiens peu cultivés et habitués à l’iconographie religieuse dite « style saint Sulpice », iconographie développée au 19e siècle et qui constitue une décadence de l’art sacré. Après l’épreuve de la révolution française et de la terreur, la France a connu un renouveau catholique au 19e siècle, particulièrement sous le Second Empire. Nos trois plus grandes villes sont littéralement dominées par des sanctuaires construits ou commencés à cette époque (Paris et le Sacré-Cœur, Marseille et Notre Dame de la garde, Lyon et Notre Dame de Fourvière). S’il y a eu de belles choses comme l’art de la mosaïque, force est de constater que cette période dans le domaine de l’art religieux a été celle du pastiche (néo-roman, néo-gothique, néo-byzantin). Dans chaque église de France la statuaire de cette époque est fortement présente avec le Sacré-Cœur, La Vierge Marie, Saint Joseph, le Saint Curé d’Ars, Sainte Jeanne d’Arc, Sainte Thérèse de Lisieux pour ne citer que les plus populaires. Au temps de l’industrialisation a correspondu la fabrication en masse de statues sans valeur artistique réelle, parfois même de mauvais goût, et surtout toutes plus ou moins semblables. C’est ainsi que les « bondieuseries » se sont substituées à l’art sacré chrétien. La représentation a pris le dessus sur la recherche artistique. Ce type de statuaire est généralement très irréaliste et ne provoque aucune réflexion du point de vue symbolique. Or la grande tradition de l’art sacré a toujours recherché une catéchèse symbolique ainsi que l’éveil d’une foi plus fervente et plus personnelle. Pour montrer concrètement cette décadence rien ne vaut une comparaison par l’image :

(Image 4) Le Christ (Le Greco)
(Image 5)Le Sacré Cœur (Pompeo Batoni)
(Image 6) Image pieuse du Sacré Cœur
Entre l’image 4 et l’image 6 non seulement nous relevons une perte énorme de qualité artistique mais surtout, et c’est peut-être plus grave encore, la perte du mystère. Le Christ de l’image 3 est d’une platitude effarante, c’est une représentation tout à fait mièvre. Voilà ce que cela donne en statuaire et ce que nous trouvons quasiment dans toutes nos églises en France :
(Image 7, statue du Sacré-Cœur dans une église de France)
L’art contemporain qui traite de sujets religieux, qu’il soit l’œuvre d’artistes croyants ou incroyants, est en partie une réaction contre le caractère insipide des représentations religieuses du 19e siècle. Il a toujours pour but une actualisation du mystère, un appel à la réflexion et à la remise en question. Il privilégie le symbolique à la simple répétition d’une représentation mille fois vue et qui, par un effet d’habitude bien connu, ne parle finalement plus à personne. En ce sens il rejoint, à sa manière, la grande tradition de l’art sacré qui se permettait avant la révolution française bien plus de liberté d’interprétation que nous ne pouvons l’imaginer, et ce malgré une censure ecclésiastique qui était devenue plus tatillonne à partir du Concile de Trente (16e siècle). En voilà un très bel exemple :
(Image 8) Christ en croix (14e siècle), nouvelle cathédrale de Würzburg (Allemagne)
Ci-dessous quelques exemples d’art contemporain à thématique religieuse :
(Image 9) La dernière Cène (Triegel)
(La solitude du Christ évoque peut-être la baisse de la pratique religieuse en Allemagne)
(Image 10) La crucifixion (Ferro)
(Image 11) Evocation du mystère de Noël (Beate Heinen)
 
(Image 12) Ecce Homo (Père Pierre Chambret)
Il n’est pas rare d’ailleurs que l’Eglise encourage cette forme d’art. On peut citer par exemple l’initiative de Mgr. Di Falco, évêque de Gap, qui a fait exposer dans sa cathédrale pour la semaine sainte 2009 une œuvre intitulée Pieta (The Empire Never Ended– 2007) :
(Image 13)
L’intérêt de ce type de représentation est évident. Alors que les premiers chrétiens ont mis des siècles avant d’oser représenter le corps du Christ cloué sur la croix (porte de Sainte Sabine à Rome) le crucifix est ensuite devenu le symbole de la religion chrétienne. Il est omniprésent dans l’art occidental et dans les églises. Nous avons vu avec le Christ de Würzburg que les artistes n’ont pas attendu le 20e siècle pour tenter de donner une interprétation de la crucifixion qui pousse à la réflexion théologique et symbolique. Ici le but est clairement celui de l’actualisation (éviter la banalisation de cette image, nous réveiller de l’habitude iconographique). Il faut que le crucifié, en secouant les images traditionnelles que nous avons de lui, nous parle à nouveau. Cette représentation n’est pas une négation de l’événement historique tel qu’il a eu lieu il y a 2000 ans sur le Golgotha. Mais elle semble dire à celui qui la contemple : ce que j’ai vécu il y a 2000 ans n’est pas une vieille histoire, c’est une histoire qui se poursuit aujourd’hui.
Alors comment l’Eglise catholique, et les catholiques avec elle, se situe-t-elle par rapport à l’art contemporain qui lui emprunte des thèmes religieux ? Par rapport aux artistes ?
L’affaire Scorsese nous a montré dans quelles impasses peut conduire la malhonnêteté intellectuelle (je n’ai pas vu ce film, et pourtant je proteste contre sa diffusion) ainsi que le manque de respect dû à l’artiste et à son œuvre. L’Eglise a pour Maître celui qui se présente aux hommes comme le Chemin, la Vérité et la Vie. Elle est au service de la vérité. Il ne faut pas qu’elle l’oublie quand elle émet par la voix de ses représentants un jugement sur une œuvre d’art.
A la question suivante : « Que dites-vous de l’action de Civitas ? », Mgr. Wintzer répond ainsi : « Ils peuvent ne pas apprécier telle ou telle œuvre ou spectacle. Mais quand le dialogue avec le créateur n’est pas possible, aller manifester ne sert à rien. Je comprends que des chrétiens puissent être choqués, mais ils doivent réagir de manière raisonnable. C’est un appel fort de l’Eglise catholique, depuis Vatican II, de l’encyclique Foi et raison de Jean-Paul II jusqu’à Benoît XVI, qui invite à faire un travail d’intelligence, de raison en parlant avec ceux que l’on ne comprend pas »[4]. A la suite de l’encyclique Ecclesiam Suam de Paul VI le Concile Vatican II indique à l’Eglise et donc aux catholiques son mode de relation avec le monde et tous les autres hommes : le dialogue (Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps, Gaudium et Spes, n°92). Dans le même document conciliaire il est question de l’harmonie entre culture et christianisme. On peut y lire les appels suivants : « Il faut donc faire en sorte que ceux qui s’adonnent à ces arts se sentent compris par l’Eglise au sein même de leurs activités et que, jouissant d’une liberté normale, ils établissent des échanges plus faciles avec la communauté chrétienne. Que les nouvelles formes d’art qui conviennent à nos contemporains, selon le génie des diverses nations et régions, soient aussi reconnues par l’Eglise. […] Que les croyants vivent donc en très étroite union avec les autres hommes de leur temps et qu’ils s’efforcent de comprendre à fond leurs façons de penser et de sentir, telles qu’elles s’expriment par la culture » (n°62). Dans sa lettre du 4 avril 1999 aux artistes le bienheureux pape Jean-Paul II se situera lui aussi dans la perspective définie par le concile Vatican II : « Le Concile Vatican II a jeté les bases de relations renouvelées entre l’Eglise et la culture, avec des conséquences immédiates pour le monde de l’art. Il s’agit de relations marquées par l’amitié, l’ouverture et le dialogue » (n°11). Martin Scorsese n’attendait pas autre chose en présentant au public La dernière tentation du Christ ! Les pasteurs de l’Eglise catholique comme ses membres laïcs doivent résister à la tentation de la paresse intellectuelle et des réactions émotives et prises dans l’urgence. Faire un travail d’intelligence pour comprendre la culture contemporaine et entrer en dialogue dans un climat bienveillant avec les artistes n’est certes pas la voie la plus facile. Mais c’est la voie que nous indique l’Eglise. Il en va de la crédibilité de notre témoignage de chrétiens. Nous contenter de condamnations, souvent injustes parce que non argumentées, et d’appels à la censure en invoquant le respect des croyances nous placerait dans un camp qui n’est pas celui du Christ mais bien celui du fanatisme et de l’obscurantisme religieux.

[1] Témoignage chrétien ; n°3470 du 7/12/2011.
[2]Thomas Schlesser ; L’art face à la censure, cinq siècles d’interdits et de résistances ; Beaux Arts éditions, 2011.
[3]L’art face à la censure ; p.52-55.
[4]Témoignage chrétien n°3470 du 7/12/2011.

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