Jacques Demy – "Lola"

Du premier film, Lola a les défauts et les qualités. Au premier rang de ces dernières, une assurance et un culot monstre, de ceux ayant permis à Demy de rêver d’une comédie musicale en bonne et due forme et en couleurs (à la Demoiselles de Rochefort) et d’une musique confiée à Quincy Jones (pas encore compositeur pour le cinéma mais jazzman et arrangeur très en vogue), le tout justifiant de demander à son producteur Georges de Beauregard la bagatelle de 250 millions  de francs de l’époque… Ce derniers les eut-il eus en sa possession qu’il n’est pas certain que sa pingrerie légendaire lui eut permis de les lui donner mais toujours est-il que Demy ne se retrouva qu’à la tête de 45 millions, dont il fallut bien qu’il s’accomodât. Demy se rêvait déjà à Hollywood-sur-Erdre, il dut se résoudre à un film économiquement (et donc esthétiquement) très Nouvelle Vague, dont il ne fut pourtant jamais plus qu’un compagnon de route.
Raoul Coutard, LE chef-opérateur de la Nouvelle Vague en général et de Godard en particulier, fait des miracles avec des bouts de ficelle, le film s’est tourné sans même de son témoin (la post-synchronisation s’en ressent, marque de fabrique des premières années de la NV) et les décors naturels (dont évidemment le merveilleux Passage Pommeraye, que Demy réutilisera sur un mode beaucoup plus tragique dans Une chambre en ville) donnent au film un charme aussi touchant que maladroit. A bien des égards, Lola n’est que l’esquisse des films à venir, souffrant notamment d’une direction d’acteurs approximative. Les minauderies d’Anouk Aimée, en particulier, font passer Arielle Dombasle pour un modèle de retenue…

Jacques Demy sur le tournage

Jacques Demy sur le tournage

On parlait plus haut de culot. Il en faut en effet pour, dès les toutes premières minutes de son premier long-métrage (rappelons que Demy jouissait déjà d’une petite réputation grâce à ses courts-métrages, particulièrement Le Sabotier du Val de Loire, sous forte influence Georges Rouquier), en appeler plus ou moins explicitement à quelques grandes figures du cinéma de l’époque. Evidemment et d’abord à Max Ophüls, alors disparu depuis peu et à qui le film est carrément dédié. Les scènes des danseuses réjouissant les marins semblent d’ailleurs droit sorties de la Maison Tellier du Plaisir, il ne manque plus qu’une Jane Marken en mère matronne. Ensuite, de façon plus surprenante, le film semble adresser un clin d’oeil au “tonton Melville” à travers cet énigmatique personnage en décapotable américaine, comme une évocation de Bob le flambeur. Puis, après un courte ritournelle signée Michel Legrand, le film invoque la 7ème symphonie de Beethoven, l’une des plus dramatiques qui soient, comme si cette ambivalence musicale situait d’entrée le caractère à la fois léger et tragique du film (comme il est justement dit chez Ophüls, “le bonheur n’est pas gai”, de toute façon).
Si l’on ajoute bien évidemment la référence assumée à von Sternberg, puisque Lola fait tout autant écho à la Lola Montès d’Ophüls (encore) qu’à la Marlene Dietrich de L’Ange bleu (le C’est moi, c’est moi Lola chanté par Anouk Aimée est le Ich bin die Fesche Lola de Marlene), les marins US made in Stanley Donen et Gene Kelly (Un jour à New York), l’évocation, via la présence d’Elina Labourdette de l’assocation d’un film entre Bresson et Cocteau (Les Dames du bois de Boulogne), ainsi qu’un café et sa peintre amateur rappelant Le Quai des Brumes de Carné et Prévert, on se retrouve d’emblée dans un univers ultra-référentiel, comme si, de crainte qu’il puisse ne jamais y en avoir de second, Demy avait voulu exprimer toutes ses admirations dès son premier film.

Anouk Aimée

Anouk Aimée

Cela, les spectateurs de 1961 pouvaient le percevoir. Ce qu’ils ignoraient, en revanche, c’est à quel point le petit théâtre de Jacques Demy se met déjà en place :
– la fascination pour les marins, donc (d’ailleurs déjà “en perm’ à Nantes” !) ;
– les figures de mères célibataires (ou au moins, les pères absents), ici au nombre de trois ;
– la petite bourgeoise un peu entre deux âges mais au romantisme de midinette, qui en annonce d’autres (Anne Vernon dans Les Parapluies de Cherbourg, Danielle Darrieux dans Les Demoiselles de Rochefort et Une chambre en ville, Françoise Fabian dans Trois places pour le 26…) ;
– des personnages au passé assez lourd, restant souvent mystérieux, comme déjà sous le poids d’une certaine fatalité de l’existence (l’essence même de la tragédie et Demy ne livrera pas par hasard, bien plus tard, sa nouvelle version d’Orphée avec Parking) ;
– des destins qui se croisent, se rencontrent souvent, se ratent parfois (les retrouvailles effleurées puis retardées entre Cécile/Lola et Michel se répèteront, mais démultipliées, dans Les Demoiselles) ;
– le Thème de Roland Cassard est déjà (très) présent et sera repris à l’occasion du retour de ce personnage dans Les Parapluies, dans un rôle encore plus marqué par le poids du passé (c’est sa présence dans ce dernier film qui fera rapidement du thème un standard du jazz, sour le titre Watch what Happens). Bien évidemment, on retrouvera aussi Lola dans Model Shop, comme à la dérive dans son exil existentialiste californien, et l’on peut aussi supposer que c’est à elle que Jeanne Moreau fait à un moment référence dans le deuxième film de Demy, La Baie des Anges ;
– la fascination pour l’Amérique, partagée ici par quasiment tous les personnages ;
– des répliques entières que l’on retrouvera plus tard, toujours dans Les Demoiselles : “la province m’ennuie” (grande thématique du cinéma de Demy, pourtant infiniment plus provincial que celui de la Nouvelle Vague), “je les ai cherchés partout, je ne les ai pas trouvés” ;
– Nantes, bien sûr, mais tout autant Cherbourg, maintes fois évoqués dans Lola, comme point de transit obligé entre Nantes et l’Eldorado américain (L’Eldorado étant par ailleurs le nom du cabaret où se produit Anouk Aimée). C’est d’ailleurs exactement ce qui se produira pour Demy lui-même, Les Parapluies de Cherbourg, sa Palme d’or et ses quatre nominations aux Oscars, lui ouvrant les portes d’Hollywood, d’abord indirectement via Gene Kelly et George Chakiris interposés dans Les Demoiselles, puis directement avec Model Shop.

La scène des adieux de Lola à ses collègues danseuses (à droite, Corinne Marchand)

On peut rajouter une autre thématique plus secrète au cinéma de Demy. L’évocation de la guerre et de ses conséquences sur le destin de ses personnages (particulièrement Roland Cassard) revient très souvent alors qu’ils sont supposés être trop jeunes (environ 25 ans) pour cela. Ici, il est possible que Demy transpose ses propres traumas de jeune adolescent d’une Seconde Guerre mondiale l’ayant beaucoup marqué, mais peut-être aussi fait-il autant référence à la guerre d’Algérie qui fait alors rage et dont il sera explicitement question dans Les Parapluies. Cette sensibilité à la question des “guerres impérialistes” (comme on les nommait alors avec beaucoup de justesse) fut suffisamment présente dans l’oeuvre du couple Varda / Demy (Cléo de 5 à 7 puis le film collectif Loin du Vietnâm pour l’une, Model Shop en plus des films déjà cités pour l’autre) pour avaliser cette hypothèse.

Anouk Aimée (en arrière-plan, Alan Scott)
De par sa profusion et ses ramifications plus ou moins sous-terraines d’un film à l’autre, l’oeuvre de Jacques Demy est sans doute celle qui se prête le mieux au jeu de l’analyse quasi littéraire, au même titre que celle de son ami Truffaut.
Il y a même une scène, dans Lola, qui nous semble éminemment proustienne : celle où la “jeune Cécile” (Annie Dupéroux) va à la fête foraine avec le marin américain Frankie (Alan Scott). Cette scène, où une toute jeune fille de 14 ans semble secrètement s’amouracher de ce beau jeune homme en uniforme, est évidemment le miroir d’une scène vécue par l’autre Cécile du film (Anouk Aimée) au même âge et seulement évoquée. Mais le trouble particulier qui s’en dégage, son utilisation surprenante du ralenti (figure de style cinématographique très rare à l’époque), comme pour arrêter la course du temps, nous amène à nous poser cette question : cette scène ne serait-elle pas une transposition de ce que Demy lui-même aurait vécu… ou aurait aimé vivre ?Le générique de début :

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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