Blake Edwards – "Un sacré bordel" ("A Fine Mess", 1986)

Avec quelques jours d’avance sur la fin de la formidable rétrospective intégrale consacrée à Blake Edwards, ainsi s’achève ce petit tour d’horizon, aussi sélectif que subjectif, de quelques uns des films moins connus (et souvent moins vus) du cinéaste américain. On termine donc avec un millésime 1986, Un sacré bordel, coincé entre deux des petits bijoux 80’s d’Edwards (on aura bien l’occasion de vous en reparler un jour, allez…), Micki & Maude et That’s Life !

On évoquait tout récemment, à propos de La Grande course autour du monde, la passion ancienne de Blake Edwards pour le slapstick en général et Laurel et Hardy en particulier. Un sacré bordel (A Fine Mess, 1986) devait être le plus bel hommage rendu au genre par le cinéaste puisque son projet initial était de réaliser un remake actualisé de The Music Box (titré en français Livreurs, sachez livrer !) réalisé en 1932 par James Parrott pour le célèbre duo. Il en reste bien quelque chose dans son film, surtout dans sa seconde partie, où un duo de glandeurs sympathiques (Ted Danson en figurant de cinéma et Howie Mandel en serveur de fast food sur patins à roulettes) est chargé de livrer un piano mécanique, dont ils viennent de faire l’acquisition malgré eux, à une cliente muy caliente (Maria Conchita Alonso, étonnant quasi sosie de Maria Schneider, dans ce film). Celle-ci, devenue entre temps la maîtresse de l’un des deux (Danson, évidemment, dans le rôle du dragueur bellâtre), se trouvera être la femme d’un parrain de la mafia (Paul Sorvino, en roue libre) ayant monté une combine de course de chevaux truquée dont ont profité nos deux zigotos au nez et à la barbe de ses deux inénarrables hommes de main (Stuart Margolin et Richard Mulligan). Vous n’avez rien compris ? C’est parce que vous n’avez pas vu la séquence de générique où un savant bigleux au physique de psychopathe prépare, dans son labo aux lumières flashy et orné d’un drapeau nazi (!) un mystérieux objet de forme oblongue que l’on soupçonne d’abord d’être un gadget sexuel (ça ne nous étonnerait pas tant de Blake Edwards) mais qui s’avèrera finalement être un suppositoire géant destiné à une jument de course. Jument qui gagnera les deux courses consécutives dans lesquelles elle est engagée avec une facilité déconcertante et la seconde en la courrant à l’envers des autres concurrents, avant de s’écrouler, raide morte.
N’importe quoi ? Oui et non, en fait.

Howie Mandel, Ted Danson et Jennifer Edwards dans "Un sacré bordel"

Howie Mandel, Ted Danson et Jennifer Edwards

Certes, ça donne l’impression (pas fausse) de partir un peu dans tous les sens, dans un joyeux délire, conséquence d’un film à l’écriture largement improvisée. Mais, en même temps, la science du scénario de Blake Edwards fait aussi que tout ça s’enchaîne, à notre plus grande surprise de spectateur, avec une certaine “logique”, aberrante, certes, mais une situation en entraîne une autre comme un domino ses voisins dans sa chute. Mécanique de la screwball comedy, dont, davantage encore que du slapstick, le bien nommé Un sacré bordel est un tardif rejeton impur. Et joyeusement trivial quand il le faut. Ainsi, si Spence Holden et Dennis Powell ont acheté ce fameux piano mécanique, c’est parce qu’ils s’étaient réfugiés dans une salle de vente aux enchères pour fuir les deux truands pieds nickelés à leurs trousses. Courbés en deux sur leur siège, le nez enfoui entre leurs genoux, ils reniflent une odeur désagréable : merde de chien accroché à leurs basques ou transpiration excessive ? Pour en avoir le cœur net, chacun des deux va tour à tour lever le bras pour renifler sa propre aisselle… ce que le commissaire-priseur ne va pas manquer d’interpréter comme une surenchère. Imparable, non ?
Voilà un gag qui situe assez bien l’esprit d’A Fine Mess mais explique finalement assez mal pourquoi Blake Edwards l’a tellement désavoué que, à sa sortie, il encourageait ouvertement le public à fuir les salles le projetant ! S’est-il montré particulièrement convaincant ? Toujours est-il que le film a effectivement été un échec à peu près total, sorti en France à la sauvette en plein été 1987, comme une sorte de sous-produit à la Police Academy 28

Stuart Margolin et Richard Mulligan dans "Un sacré bordel"

Stuart Margolin et Richard Mulligan

Un sacré bordel mérite pourtant bien mieux que ce triste destin. Certes, le film souffre terriblement, comme beaucoup d’autres tournés dans ces années, de l’esthétique hideuse des plus ingrates des années 80. Ici, cela va même au-delà des gardes-robes et coiffures improbables mais touche aussi à une bande originale assez éprouvante… pourtant éditée par la Motown et notamment signée Temptations ou Smokey Robinson ! Même Henry Mancini, en signant la chanson-titre du générique, succombe aux arrangements synthétocs d’une époque bien ingrate.
Certes, aussi, son casting est inégal mais recèle de drôles de jolies surprises. On comprend mieux pourquoi Howie Mandel (stand up comedian assez connu da la télé américaine) n’a guère fait carrière au cinéma (mais on lui doit quand même la voix de Gizmo dans Gremlins !) ; aussi pourquoi Jennifer Edwards a surtout tourné dans les films de son père… Mais Ted Danson, dans un de ses tout premiers grands rôles au cinéma, ne manque pas d’abattage et prouve qu’il est sans doute un comédien sous-estimé (la faute à quelques vilains remakes hollywoodiens de succès français : Trois hommes et un bébé, Cousins…), comme l’ont montré récemment les séries Damages ou Bored to Death. Dans la grande tradition burlesque, le duo composé de Stuart Margolin et surtout de l’impayable gaffeur Richard Mulligan est assez irrésistible. On y découvre même un James Cromwell presque jeune dans un petit rôle d’inspecteur et le futur Andy Sipowicz de NYPD Blue, Dennis Franz, dans un rôle de beau-frère atrabilaire (1).
Screwball comedy oblige, le rythme d’Un sacré bordel est cette fois bien plus soutenu que celui de la plupart des autres comédies de Blake Edwards. Mené sur un rythme plus laidback, pour le coup, le film ne s’en serait d’ailleurs pas remis. Le cinéaste américain y revisite quelques unes de ses grandes figures, en particulier la longue scène de La Panthère rose où Capucine cache simultanément David Niven et Robert Wagner aux yeux de son mari Peter Sellers. Cette fois, c’est Maria Conchita Alonso qui dissimule les livreurs de piano Ted Danson et Howie Mandel à ceux de Paul Sorvino, toujours entre la chambre à coucher et la salle de bain et via une scénographie moins virtuose mais plus enlevée.

Paul Sorvino, Ted Danson et Howie Mandel dans "Un sacré bordel"

Paul Sorvino, Ted Danson et Howie Mandel

Avec des revenus domestiques de 6 millions de dollars, Blake Edwards a donc été entendu et A Fine Mess fut un four. Malheureusement pas le dernier (2) d’une carrière qui n’en aura finalement pas été avare.
Ces huit films plus “secrets” d’Ewards passés en revue (L’Homme à femmes, Qu’as-tu fait à la guerre, papa ?, Darling Lili, Opération clandestine, Peter Gunn, détective spécial, Top secret, La Grande course autour du monde et donc Un sacré bordel) enrichissent donc considérablement le portrait que l’on peut dresser de son œuvre. Ils confirment surtout qu’elle fut protéiforme et surtout incroyablement inégale. Sans doute parfois par manque d’inspiration et/ou d’intérêt pour des sujets ou des genres trop loin de lui ; mais souvent, plus prosaïquement, par des conflits avec ses producteurs. Si Blake Edwards peut définitivement être considéré comme un Auteur (et l’un des plus grands que la comédie américaine est connu), nouvelle preuve est faite qu’un Auteur ne vit pas en dehors du monde et des contingences de son art (n’est-ce pas, monsieur Malraux ?) et n’est pas, surtout à Hollywood, le deux ex machina tout puissant qui contrôle le moindre aspect de ses films. Une leçon toujours bonne à rappeler. Merci pour ça, Mr Edwards !

(1) Il est amusant de constater que son acolyte “historique” Jimmy Smits (alias Bobby Simone) fut aussi dirigé par Blake Edwards, mais dans un rôle bien plus conséquent. En 1991, dans Dans la peau d’une blonde (Switch), dernier film d’Edwards (si l’on veut bien charitablement faire l’impasse sur Le Fils de la panthère rose…), il était le meilleur pote de Perry King et en tombait amoureux lorsque celui-ci, un peu jour, se réveillait dans la peau de… Ellen Barkin. Switch est d’ailleurs probablement le film de Blake Edwards qui a poussé le plus loin la question du trouble de genre et de l’identité sexuelle, grand sujet edwardsien s’il en est, l’illustration la plus littérale du fameux “On ne naît pas femme, on le devient” de Simone de Beauvoir, cher à certains parlementaires UMP…
(2)
Meurtre à Hollywood (Sunset, 1988), malgré la présence de Bruce Willis (loin ici de ses rôles à la John McClane, il est vrai, puisqu’il y faisait revivre le cowboy de celluloïd Tom Mix, autre idole de jeunesse de Blake Edwards), et surtout le désastre absolu que fut Le Fils de la panthère rose (Son of the Pink Panther, 1993), où Roberto Benigni était donc le fils de Peter Sellers (…), furent encore deux très gros échecs.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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