Blake Edwards – "Top secret" ("The Tamarind Seed", 1974)

Un (beau) générique de Maurice Binder, une musique de John Barry (1) : le film d’espionnage Top secret (The Tamarind Seed, 1974) semble marcher dans les pas de James Bond. Il en est pourtant à peu près l’opposé : aucune scène d’action (à l’exception d’une des dernières du film), pas de glamour (au sens Ian Fleming du terme) mais l’espionnage plutôt vu via son côté un peu besogneux, comme un jeu dangereux combinant poker (toujours bluffer) et échecs (toujours avoir plusieurs coups d’avance). Pire, même, l’espion vedette, et sympathique, auquel Omar Sharif prête son charme exotique, est soviétique…

Julie Andrews et Omar Sharif dans "Top secret"

Julie Andrews et Omar Sharif

Le parti pris est intéressant, pas inédit non plus. Alors que l’arrivée au pouvoir de Brejnev a entraîné une certaine “glaciation” de la diplomatie soviétique après le court dégel des années Khrouchtchev (2) et que la guerre du Vietnam a considérablement ravivé les tensions, la guerre froide bat son plein et le genre assez ingrat du film d’espionnage (le spectateur n’y comprend souvent pas grand-chose…) connaît son apogée. Compagnie de production télévisuelle née en 1971 (et qui connaîtra un immense succès un peu plus tard avec… Dallas), Lorimar effectue un drôle de choix en confiant la réalisation de son premier film pour le cinéma à Blake Edwards, tant le film joue peu sur l’humour. C’est un choix étrange aussi mais plus prosaïquement compréhensible pour le cinéaste, qui reste alors sur plusieurs échecs dans des genres différents (fantaisie historique musicale sophistiquée avec Darling Lili, western “crépusculaire” avec Deux hommes dans l’Ouest, thriller médical avec Opération clandestine). Dans ces conditions, pourquoi pas un film d’espionnage, surtout s’il lui permet de filmer sa femme Julie Andrews pour la deuxième fois, cinq ans après Darling Lili, qui plus est dans de charmants endroits comme la Barbade ou Paris ?
Le problème est que, au vu du résultat, la marge de manœuvre était manifestement assez étroite pour Blake Edwards. Il n’a pas écrit le film, ce qui ne lui est arrivé que rarement dans sa carrière, et ne peut guère apposer sa patte que sur le personnage d’Omar Sharif et sa drague assez crue de Julie Andrews, qui ne cache pas grand-chose de ses élans libidineux (quand son personnage à elle reste sur un quant-à-soi beaucoup plus conforme à l’ancienne image de la comédienne, qu’Edwards avait justement tenté de “pervertir” un peu avec Darling Lili). Le sujet un peu “austère” aidant, The Tamarind Seed se prête mal aux morceaux de bravoure survitaminés. Edwards et son tempo souvent piano (déjà plusieurs fois évoqués dans nos précédents articles, notamment concernant Peter Gunn, détective spécial) sont donc plutôt à leur aise. Mais de lent à lénifiant, il n’y a que quelques lettres et Top secret affiche quand même quelques sévères chutes de tension.

Omar Sharif, Blake Edwards et Julie Andrews sur le tournage de "Top secret"

Omar Sharif, Blake Edwards et Julie Andrews sur le tournage de “Top secret”

Abordant le genre espionnage comme Darling Lili mais sur un mode a priori bien plus sérieux et “réaliste”, le paradoxe est que The Tamarind Seed finit par être moins convaincant sur ce terrain. La faute essentiellement à l’absence d’un sentiment de danger pour ses héros et à une intrigue sentimentale qui prend trop le pas et manque d’ambiguïté. Les scènes de séduction entre Andrews et Sharif ne sont pas désagréables (surtout grâce à ce dernier, d’ailleurs, comédien plutôt mésestimé (3)) mais auraient gagné à jouer la carte du doute sur les réelles intentions de l’une et de l’autre. Si on devait réaliser aujourd’hui un remake de Top secret, il est quasiment certain qu’il se verrait ponctuer d’un twist final révélant une autre facette de l’un ou l’autre des deux personnages principaux (voire d’un personnage secondaire). Même si, à force de systématisme, ce genre de retournement de situation a fini par nous lasser, ici, cela aurait au moins permis au film de gagner en intensité dramatique (4).
Celle-ci n’existe réellement que dans quelques scènes de sa dernière partie, qui ressemblent plutôt à un exercice de style pour Edwards, mais dont il s’acquitte avec brio : pratiquement sans dialogues et extrêmement précises dans leur découpage, leur tension naît aussi de l’accompagnement du thème musical d’un John Barry très inspiré. Mais tout ça ne fait pas de The Tamarind Seed (5) un de ces films oubliés de la carrière de Blake Edwards à réévaluer d’urgence…

(1) Dans la première moitié des années 1970, Blake Edwards met sa collaboration avec son alter ego Henry Mancini entre parenthèses.
(2) Contexte auquel le personnage se Sverdlov (Omar Sharif) fait ouvertement référence, le film en faisant une sorte d’adepte de la
glasnost gorbatchevienne avec une dizaine d’années d’avance. Oscar Homolka (qui joue son supérieur hiérarchique), lui, se voit malicieusement affublé d’épais sourcils broussailleux supplémentaires très brejneviens, pour son tout dernier rôle à l’écran.
(3) La présence clin d’œil d’Omar Sharif (en espion !) au début du
Top Secret ! (1984) de Jim Abrahams, David et Jerry Zucker ne peut être qu’une simple et étonnante coïncidence. A moins d’imaginer que les ZAZ ne soient suffisamment francophiles pour s’être amusés à une référence cinéphilique compréhensible seulement par les francophones…
(4) Le seul
twist du film est celui de la toute fin, qui constitue l’un des happy end les plus improbables qu’il nous ait jamais été donné de voir…
(5) Ainsi titré à cause d’une graine de tamarin à forme de visage humain qui joue un rôle important dans le film.

 

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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