Blake Edwards – "La Grande course autour du monde" ("The Great Race", 1965)

Il y a plus d’un point commun entre La Panthère rose (The Pink Panther, 1963) et La Grande course autour du monde (The Great Race, 1965) : grosse production de prestige et casting littéralement trois étoiles à l’avenant (David Niven, Robert Wagner et Claudia Cardinale d’un côté (1), Tony Curtis, Jack Lemmon et Natalie Wood de l’autre), tournage international (passant notamment par Paris, où Blake Edwards a toute sa carrière donné l’impression qu’il venait y tourner à la moindre occasion) mais surtout références plus ou moins clairement assumées au burlesque et forte proximité des deux films avec l’univers du cartoon. Un autre point commun est l’impression, rencontrée plusieurs fois dans l’œuvre de Blake Edwards, de voir cohabiter au moins deux films dans le film. Comme s’il y avait à chaque fois celui, assez classique et déroulant le fil d’un scénario pas forcément très passionnant (et dont le récit manque un peu de vigueur) et puis un autre, plus souterrain, probablement beaucoup plus personnel, où Edwards rend hommage au cinéma qu’il aurait toujours voulu faire. Il n’en faisait d’ailleurs pas mystère dans le commentaire audio de l’édition DVD de La Panthère rose, en regrettant d’être né trop tard ; trop tard pour n’avoir pas fait de films à l’époque d’Hal Roach, d’Harold Lloyd ou de Laurel et Hardy, à qui The Great Race est d’ailleurs dédié (2).

Jack Lemmon et Peter Falk dans "La Grande course autour du monde"

Jack Lemmon et Peter Falk

Dans The Great Race, l’emprunt le plus explicite au splastick propre au cinéma muet est bien évidemment l’homérique bataille de tartes à la crème de la dernière partie du film. Elle n’en constitue en rien le morceau de bravoure scénaristique, elle est même parfaitement inutile au récit mais constitue un pur moment de plaisir pour Edwards, dont on pourrait presque jurer qu’elle a été sa seule raison de faire ce film si celui-ci  ne contenait pas d’autres scènes où se lit la jubilation du cinéaste. Mais son cream pie fight est un exercice de virtuosité et de précision peut-être inégalé dans son œuvre, d’une étonnante beauté plastique, le meilleur équivalent cinématographique de l’action painting de Jackson Pollock. Avec cette géniale idée de faire traverser la scène par un Tony Curtis à la tenue blanche restant miraculeusement (presque) immaculée. C’est le moment qui inscrit le plus La Grande course autour du monde dans l’univers du cirque et, en l’occurrence, dans la tradition du clown blanc. L’Auguste du film est un duo, celui constitué des deux méchants, le professeur Fate (3) (Jack Lemmon) et son fidèle assistant Max (Peter Falk).
Les premières scènes du film, jubilatoires et brillamment réalisées, présentent Fate et Max comme deux purs personnages de cartoon, les équivalents en chair et en os du Coyote essayant inlassablement et vainement d’attraper Bip-Bip. Leur autruche à eux, c’est le Grand Leslie (Tony Curtis), qui, dans la toute première scène, semble reprendre son rôle de Harry Houdini dans le film qui en fit une star, douze années plus tôt (Houdini le grand magicien, George Marshall). The Great Race épouse à ce point la dialectique du cartoon qu’il se déclinera, quelques années plus tard, en deux séries animées qui s’en inspireront très largement (4), reprenant notamment le duo de méchants, baptisé en français Satanas et Diabolo (Peter Falk laissant la place à un chien mais dont le manteau favori est un de ceux portés par le comédien dans le film). Cette descendance constitue d’ailleurs le principal point commun avec La Panthère rose, dont le concept fut aussi décliné en une série animée immensément populaire (mais à l’esprit pour le coup beaucoup plis éloigné du film “matrice”).

Natalie Wood dans "La Grande course autour du monde"

Natalie Wood

Hélas, au lieu de “limiter” The Great Race à un film d’une heure et demie durant lequel deux méchants sympathiques (à force d’échecs) courent sans succès après un gentil énervant (à force de gagner tout le temps), le film par rapidement dans beaucoup plus de directions à la fois et s’avère surtout d’une longueur aberrante pour une comédie (2h37 !). Film d’aventures, western pour rire, film de cape et d’épée et même chronique sociale historico-fantaisiste (toutes les scènes évoquant le développement du mouvement des sufragettes américaines, hors de propos), La Grande course autour du monde se veut tout cela à la fois mais est loin de gagner sur tous les tableaux. Si l’épisode western, assez enlevé et plein de malice (5) emporte le morceau avec notamment son impressionnante bagarre générale au saloon, le rythme des deux autres grandes séquences du film (l’épisode de la banquise et celui du royaume d’opérette pseudo-prussien, hormis sa bataille de tartes déjà louangé) s’avère bien languissant.
Le film aurait gagné à s’en tenir au programme annoncé par son titre : une great race (vaguement inspirée d’un véritable New York-Paris organisé en 1908), comme un ancêtre Belle époque et cartoonesque de L’Equipée du Cannonball ou de La Course à la mort de l’an 2000 (ce que sera d’ailleurs le dessin animé Les Fous du volant et ses coups fourrés délirants). Ici, trop de scènes semblent avoir été écrites pour que le seul Jack Lemmon ne vole pas la vedette au reste du casting. Mais le personnage de Tony Curtis reste bien lisse et assez fade (c’est le destin du clown blanc, en même temps…) et celui de Natalie Wood carrément inutile et ralentissant la course aussi bien que le film. Il est vrai qu’il en faut, des scènes, pour parvenir à exister un tant soit peu en face d’un Jack Lemmon faisant ici exploser les limites du cabotinage (il a même un double rôle à son service pour ça) et faisant passer Jerry Lewis ou Jim Carrey pour des modèles bressonniens…
Blake Edwards se replongera sensiblement dans la même période historique quatre ans plus tard avec Darling Lili, autre grosse production et somptueuse reconstitution, mais plus cohérente et surtout bien plus homogène.

Ross Martin et Tony Curtis dans "La Grande course autour du monde"

Ross Martin et Tony Curtis

(1) Capucine était alors surtout connue comme ex-mannequin vedette et Peter Sellers était essentiellement un second rôle et c’est d’ailleurs encore dans ce registre qu’il avait été très remarqué l’année d’avant dans le Lolita de Kubrick.
(2) Quand
La Grande course autour du monde est sorti, Stan Laurel était mort depuis quelques mois à peine, huit ans après son inséparable compère et quatorze après leur dernière apparition à l’écran… dans un triste film français de Léo Joannon, Atoll K.
(3) Rebaptisé Fatalitas en français, ce qui rend moins justice à l’idée d’un destin le condamnant perpétuellement à l’échec de ses plans machiavéliques.
(4) Et un peu aussi de
Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines (Ken Annakin) qui, la même année (1965), rencontra un succès public bien supérieur à celui de La Grande course autour du monde.
(5) Il se situe dans la petite ville de Borracho, “bourré” en espagnol, énième hommage de Blake Edwards à l’état d’ivresse.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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