SATURN IN RETROGRADE : MARILYN BURNS HAS JUST LEFT THE BUILDING

Marilyn Burns est décédée le 5 août à l’âge de 64 ans. Vous lirez dans la presse généraliste qu’elle fut une des premières « scream queens » et la première « final girl » des films d’horreur avant même que ces expressions existent : en effet, c’est elle qui court et hurle pendant la dernière demi-heure, nocturne, du film de Tobe Hooper Texas Chainsaw Massacre, en français, Massacre à la Tronçonneuse. C’est exact, mais un peu court. Il faut revoir les trois premiers quarts d’heure, diurnes, pour mieux comprendre le pourquoi du film.
Tourné durant l’été 1973, caniculaire, il se veut un constat d’incommunicabilité entre deux types de société américaine, l’une vieillissante et rurale, l’autre urbaine, supposée plus riche, représentée, c’est l’époque, par cinq jeunes au look « hippie », même s’ils ne le sont pas vraiment. Marilyn Burns incarne l’une d’entre eux. A l’inverse de tant de « slashers » ultérieurs, ces cinq jeunes adultes ne sont pas interchangeables, ils ne sont pas idiots, et leur personnalité apparaît peu à peu à des rythmes différents. Marilyn Burns (Sally Hardesty) semble d’abord être simplement la petite amie du « chef », Jerry, interprété par Allen Danziger. Hooper nous trompe déjà sur les apparences : Jerry n’a rien d’un chef, mais comme c’est lui qui conduit le van, on pense qu’il sera le personnage principal. Sally a un frère handicapé, Franklin, joué par Paul A. Partain, dont elle s’occupe avec un mélange de dévouement et d’impatience : c’est un type en fait particulièrement irritant, allez, franchement chiant.
Marilyn Burns incarne à la fois la beauté, la douceur, le dévouement, elle prend plus ou moins volontairement le rôle de la « mère » dans cette famille qui n’en est pas complètement une. Bien sûr, Texas Chainsaw Massacre demeure un film d’horreur, et rien de tout cela n’apparaît à la première vision, généralement traumatisante. Mais si vous avez le courage de le revoir, encore et encore (attention, cela peut devenir addictif !), vous verrez combien ces acteurs ont compris que leur rôle n’était pas d’être « simplement » dans le rang des victimes ou celui des « méchants ».
Marilyn Burns lors du tournage de Texas Chainsaw Massacre
TEXAS SANS CHAINSAW
Comment aurait-on perçu le film s’il avait porté un de ses titres initialement prévus ? L’un d’eux étaitHeadcheese, plus étrange sans doute, mais qui accentue l’impression que la famille rurale s’adonne au cannibalisme – rappelons que ce mot n’est jamais prononcé. L’autre, presque sibyllin, correspond typiquement aux œuvres de la « contre culture » de l’époque : Saturn In Retrograde. S’il avait été choisi, il n’y aurait peut-être pas eu de remakes lamentables, et on aurait mieux compris que le film fait partie de ces œuvres qui stigmatisent la fin de l’ère hippie, de l’ « Aquarian Age », que le California Dreaming est devenu la Season Of The Witch. Il joue plutôt dans la cour des Easy Rider, Punishment Park, voire Race With The Devil.
Selon certains exégètes de Texas Chainsaw Massacre, notamment Tim Harden qui est devenu très proche de la plupart des acteurs, c’est aussi un film sur la « Bad Luck » inexorable qui plombe parfois certains de nos jours, sur les cauchemars où on retourne sans cesse au même endroit (Marilyn Burns fuit la maison de l’horreur pour s’y retrouver de façon presque impossible). Alors, d’une certaine manière, la tronçonneuse en elle-même, elle est un peu secondaire, finalement.
L’APRES TEXAS
Marilyn Burns n’a guère eu de chance par la suite. Tobe Hooper la réemploie pourtant pour son long métrage suivant, Eaten Alive, film bancal et presque complètement raté. Les raisons en sont multiples, et on ne connaîtra jamais vraiment la ou les vérités. Hooper accuse la production de pressions, de coupures, de rajouts effectués hors de sa présence, d’interdits et d’obligations inacceptables. Le moins que l’on puisse dire c’est que le montage final laisse pantois devant tant d’incohérences. Pourquoi en parler, alors ? Parce que le jeu de certains acteurs montre leur implication réelle dans ce qui aurait (peut-être) pu être un bon film. Marilyn Burns en fait partie. Son rôle est tout différent ici : elle incarne une jeune mère de famille, laquelle a l’air un peu déviante. On dirait qu’elle domine entièrement son mari (joué par l’excellent William Finley) tout en se sentant étrangement coupable vis-à-vis de lui pour quelque chose qu’elle lui aurait fait subir – on ne saura jamais quoi, d’ailleurs, même si ce fut peut-être précisé dans le scénario original.
Naufrage quasi complet donc, en dépit d’au moins trois bons acteurs (Burns, Finley et un étonnant Neville Brand) – les autres semblent avoir compris que ça ne tournait pas rond et se contentent à peine du minimum syndical (Mel Ferrer, nul, Robert Englund, fade, et Stuart Whitman, flic).
LA COMMUNAUTE TEXAS
Les conventions de « stars » vieillissantes, c’est souvent ringard. On retrouve un vague troisième rôle qui a joué dans Jaws 8, une starlette devenue alcoolo qui a juste dit « Entrez, Monsieur »  dans le plus mauvais Hitchcock, et hop, on les fourre ensemble dans un gymnase qui sent encore un peu le pied, on signe des autographes, on boit des bières, la presse locale filme deux minutes et ça passe sur Youtube où il y a moins de « likes » que de  « despises ».
Les conventions avec les acteurs de Texas Chainsaw Massacre, ce n’est pas du tout comme ça. D’abord, certains ont mis du temps avant d’accepter d’y participer. D’autres ne le font qu’occasionnellement. Mais, de plus en plus, ces hommes et femmes qui ont partagé cette incroyable expérience de tournage durant le torride été 1973 forment une espèce de petite communauté dans laquelle on sent une vraie solidarité entre eux. On y retrouve, ou on a retrouvé en tout dix ( !) des acteurs de ce film. Les cinq « gentils » (Marilyn Burns, Teri McMinn, Allen Danziger, William Vail et Paul A. Partain, décédé en 2005), les quatre « méchants » (Ed Neal, John Dugan, Gunnar Hansen, et même le vétéran Jim Siedow qui s’est prêté au jeu jusqu’à son décès en 2003) et même le « camionneur sauveteur », Ed Guinn.
Après Jim Siedow et Paul A. Partain, c’est donc la belle figure de Marilyn Burns qui nous quitte. Je sais la tristesse de ses collègues, notamment Teri McMinn avec qui elle était restée très amie. Que Marilyn repose en paix.

A propos de Raphaël Schraepen

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