L’imbécile polémique qui s’abat sur le film de Kathryn Bigelow, Detroit, remettant en cause sa légitimité à traiter des douleurs noires semble faire fi de ce documentaire de Charles Burnett, Nat Turner, le poids de l’héritage. Le réalisateur de My Brother’s Wedding revient sur la figure de ce révolutionnaire qui reste un mystère pour les historiens, mais incarne une figure mythique dans la lutte des afro-américains. Les 21 et 22 août 1831, Nat Turner, à la tête d’une soixantaine d’hommes, mène une insurrection contre leurs maîtres esclavagistes. Ainsi, leur sanglant périple  se soldera par la mort de 55 personnes, hommes, femmes et enfants, sans compter les esclaves qui subiront les représailles des autorités de l’époque.

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Presque 300 ans plus tard, Nat Turner suscite toujours la controverse et la publication récente de ses confessions (1) ne lève pas le voile sur certaines zones d’ombres du personnage. S’il ne se montre pas comme le premier révolutionnaire à s’élever contre sa condition d’esclave, il s’impose cependant comme une figure importante dans l’histoire des Etats-Unis. Charles Burnett, tout en proposant une réflexion sur la représentation du personnage et la récupération qui en est faite, tend à établir ce fait, à mettre en lien les conséquences de ses actions sur les générations militantes suivantes.

Des images d’archives du combat des droits civiques répondent à des extraits de The Birth of a Nation de David Wark Griffith et interroge la représentation des Noirs dans l’histoire des Etats-Unis et ses médias. Un parcours difficile, parsemé de violence et de dénigrement que Charles Burnett résume bien à travers une séquence de tribunal. Par une série de plans montés en ellipse, il met en évidence la parodie de justice que sont les tribunaux de l’époque qui jugent les esclaves de façon arbitraire et dont la principale motivation réside dans son aspect revanchard suscité par l’insurrection de Nat Turner.

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En moins d’une heure, le réalisateur de Killer of Sheep réussit à représenter le fossé qui, longtemps, sépare les Blancs et les Noirs dans une société états-unienne ségrégationniste. Seulement, de ce qui aurait dû n’être qu’un simple documentaire historique sur la cause noire, Charles Burnett l’élève au niveau d’une sage considération sur la construction de l’histoire et des mythes dans laquelle la compréhension de l’autre ne dépend pas uniquement de sa couleur de peau.

Avec sa caméra qui évolue dans des sous-bois, ses rayons de soleil en contre-jour qui se fraient un passage entre les troncs d’arbres, l’influence qu’a eu Nat Turner: A Troublesome Property sur le film de Nate Parker, The Birth of a Nation (2), saute aux yeux dès les premières images. Cet esthétisme souligne le fanatisme religieux qui anime Nat Turner, personnage complexe et insaisissable. Charles Burnett accroche cette complexité et la met en valeurs dans sa mise en scène en faisant incarner Nat Turner par plusieurs acteurs différents. Le révolutionnaire, tantôt violent, tantôt romantique,  emprunte un nouveau visage selon les versions et les auteurs qui se réapproprient son histoire. Ces différentes interprétations et représentations à travers l’histoire des Etats-Unis, romans (3) et pièces de théâtre sont discutées par des historiens, des professeurs et même un acteur en la personne d’Ossie Davis. Charles Burnett confrontent les points de vue, les fait se répondre jusqu’à proposer, dans les dernières minutes du documentaire, une mise en abîme de son propre travail.

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En ces temps où les crispations se font de plus en plus communautaristes, où l’empathie semble être une notion devenue inconnue par beaucoup, Charles Burnett rappelle que celle-ci n’a pas de couleur. Nat Turner, le poids de l’héritage apparaît alors comme un film humaniste et essentiel qui prône la réconciliation.

Le DVD : Le disque ne propose que le film dans sa version originale, avec ou sans sous-titres. L’image est de bonne qualité sauf lorsque les acteurs bougent dans le cadre. Leurs mouvements sont saccadés, comme si les effets n’avaient pas été finalisés au montage. A moins que cela ne soit un problème d’encodage.
Un passionnant livret de huit pages fait office d’unique supplément à cette édition, et propose deux textes sur la conditions des Noirs aux Etats-Unis. L’un est un extrait d’une interview de James Baldwin et l’autre un article signé Ta-Nehisi Coates publié en octobre 2012 dans The Atlantic.

Nat Turner, le poids de l’héritage
Titre original : Nat Turner: A Troublesome Property
(USA – 2003 – 58min)
Réalisation : Charles Burnett
Scénario : Charles Burnett, Frank Christopher, Kenneth S. Greenberg
Direction de la photographie : John L. Demps Jr.
Montage : Frank Christopher, Michael Colin
Musique : Todd Holden Capps
Avec des interventions de : Ossie Davis, Henry Louis Gates, Martha Minnow, William Styron…
Disponible en DVD chez Doriane Films.

(1) Confessions de Nat Turner, éditions Allia, 6,50€.
(2) The Birth of a nation, de Nate Parker, en DVD & BR chez Fox.
(3) Les confessions de Nat Turner, de William Styron, Gallimard, Folio, 10,40€.

A propos de Thomas Roland

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