Avec Fatherland, présenté en compétition au Festival de Cannes et récompensé par le Prix de la mise en scène, Paweł Pawlikowski poursuit le travail entamé avec Ida (2013) et Cold War (2018) autour des ruines européennes, des identités déplacées et des êtres condamnés à vivre dans un monde qui n’est plus vraiment le leur. Mais le film va encore plus loin dans la sécheresse historique et la beauté mortuaire.
Le récit suit Thomas Mann en 1949, lors de son retour en Allemagne après seize années d’exil. Naturalisé américain après avoir fui le nazisme, le prix Nobel traverse un pays détruit et désormais coupé en deux afin de recevoir le prix Goethe à Francfort puis à Weimar, côté soviétique. À ses côtés voyage sa fille Erika Mann, interprète, assistante, conscience critique aussi, tandis que plane le fantôme de son frère Klaus Mann, récemment suicidé. Le voyage prend rapidement la forme d’un constat glacial. L’Allemagne que Mann a quittée n’existe plus.

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Le film trouve sa matière dans ce décalage permanent et dans un sujet assez peu montré ; celui du retour des artistes européeens émigrés à la fin de la seconde guerre mondiale. Pawlikowski filme des personnages qui ne sont jamais complètement accordés au monde qu’ils traversent. L’Allemagne d’après-guerre tente déjà de se recomposer socialement, mondainement, politiquement. Les salons se remplissent de champagne, les anciens opportunistes réapparaissent, les élites culturelles retrouvent leurs places. Erika le constate avec une lucidité brutale : « Il faut imaginer où étaient toutes ces personnes il y a cinq ans. » Cette phrase suffit presque à résumer le film entier.
Le noir et blanc atteint ici un niveau de maîtrise rare. Pawlikowski retrouve son chef opérateur Łukasz Żal, déjà à l’œuvre sur La Zone d’intérêt (2023). Chaque plan semble pensé comme une photographie hantée. Les ruines allemandes, les routes vides, les hôtels silencieux, les architectures éventrées composent un paysage où l’Histoire paraît encore physiquement présente dans les murs. Le format 1.33 renforce cette sensation d’étouffement. Là où la fixité des cadres de Cold War produisait parfois une intensité romantique, celle de Fatherland exhale la mort et l’épuisement moral. Le film semble avancer dans un monde déjà fossilisé.

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Le Prix de la mise en scène récompense cet art du cadre dont la précision évoque la pose photographique. Pawlikowski appartient à cette génération de cinéastes pour qui le plan reste une unité émotionnelle à part entière. On pense parfois à Stanley Kubrick, Alfred Hitchcock ou Akira Kurosawa dans cette manière de faire des lignes, des corps et des espaces les véritables moteurs du récit.
Au centre du film, Sandra Hüller impressionne une nouvelle fois. Depuis Toni Erdmann (2016), Anatomie d’une chute (2023) ou La Zone d’intérêt (2023), Hüller construit une trajectoire singulière dans le cinéma européen contemporain, choisissant presque toujours des personnages situés dans des zones de trouble moral, historique ou affectif. Elle apporte ici à Erika Mann une intelligence nerveuse, une ironie triste, une fatigue lucide qui empêchent le film de se figer dans la reconstitution patrimoniale. Face à elle, Hanns Zischler compose un Thomas Mann presque spectral, immense écrivain déjà déplacé hors de son propre siècle. Quant à August Diehl, pourtant présent dans une seule grande scène, il imprime durablement le film par sa simple apparition comme Klaus Mann.
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Le film dialogue évidemment avec Allemagne année zéro (Roberto Rossellini, 1948), notamment dans sa manière de filmer une Allemagne réduite à des ruines physiques et morales. Certaines scènes rappellent aussi Le Ruban blanc (Michael Haneke, 2009) pour cette idée que les structures mentales ayant produit le désastre continuent à survivre discrètement après la chute du régime nazi.
La densité du film impressionne. À peine plus d’1h20, et pourtant une sensation de fresque immense. Pawlikowski condense l’histoire européenne, les contradictions intellectuelles de Thomas Mann, la culpabilité allemande, l’épuisement de l’exil et la naissance de la guerre froide sans jamais écraser totalement ses personnages sous le poids du discours.
Fatherland trouve sa force dans son humour discret, dans ses silences, ses regards ou ses paysages détruits traversés par cette Buick noire qui ressemble peu à peu à un corbillard roulant au milieu du XXe siècle européen. Et il reste surtout ces images. Probablement les plus belles vues à Cannes cette année.
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