Alexander Payne – "Nebraska"

 

 
Il ne faut pas s’y tromper : "Nebraska" appartient à la catégorie des films indépendants produits par les grands studios dans l’optique de rencontrer un public élargi. Pour autant, on peut difficilement taxer Alexander Payne d’insincérité vis-à-vis de son sujet, ou lui renier ses qualités de cinéaste. Tout au plus, on sent dans le portrait que dresse le réalisateur, celui d’un ordinaire américain, rural et déclinant, figure décuplée du père vieillissant, plus d’écriture et de divertissement que de nonchalance réelle. Pourtant, au final, Payne réalise un film assez attachant, entre burlesque délavé et suite de pas mal assurés.
 
Dans le Montana, Woody Grant (Bruce Dern), un vieil retraité appâté par un courrier publicitaire, est persuadé d’avoir gagné un million de dollars. Sa famille tente de le ramener à la raison mais l’homme s’obstine. A la première occasion, il part rejoindre, à pieds, son Nebraska natal, quelques mille kilomètres plus loin, dans l’espoir d’y empocher le lot. De guerre lasse, David (Will Forte), le cadet de la famille, finit par céder au caprice paternel. Il va conduire son père à travers les états, mais davantage pour profiter des derniers moments passés en sa compagnie. Pour David, ce périple est un prétexte pour revenir dans la petite ville de son enfance, y renouer avec oncles, tantes et cousins, et surtout, mieux connaître son père.
 
 
"Nebraska" s’inscrit dans la lignée des films des années 70, le road movie et la chronique, avec ses personnages quelconques, parias ou médiocres. Dès les premières scènes, le noir et blanc intemporel et la démarche claudicante du vieillard donnent le ton. C’est une petite musique, bouclée comme une routine domestique, intimiste et mélancolique, qui anime la course absurde des personnages. D’ailleurs, la musique folk instrumentale composée par Mark Orton (et avec son groupe le "Tin Hat"), délicate et entêtante, sera déclinée à l’envie tout du long, comme un acteur à part entière. Avec ses gimmicks répétés, elle semble redoubler la marotte du vieil Woody, sa folie douce, ses racines rurales. "Nebraska" se donne d’abord comme un anti-spectacle : pas de grandes vedettes (Bruce Dern et même Stacy Keach), un rythme alangui, et un thème peu engageant : la sénilité.
 
Mais la juxtaposition contrastée de Woody, le vieillard hirsute rattrapé par son alcoolisme chronique, avec David, son rejeton un peu trop lisse, inscrit résolument le film dans le burlesque. L’immaturité tonitruante de Woody tranche avec la résignation morose de David. Elle renverse évidemment l’infantilité des rapports entre le père et le fils. "Nebraska" emprunte à plusieurs registres mais reste fondamentalement une comédie de situation, avec un éventail de quiproquos et de personnages plus ou moins convenus.
 
Payne tente de ménager, avec des réussites variables, un équilibre entre la satire d’un monde villageois à courte horizon d’une part, et de l’autre, la célébration attendrie des origines rurales. Dans l’ensemble, la superficialité et le typage des personnages, d’un pittoresque de comédie, marquent les limites du scénario. Mais la caricature, qui frise parfois la condescendance, est contrebalancée par la circulation des motifs et des affects plus subtils qui l’entoure. L’atmosphère grise et cotonneuse de la photographie, l’entente muette, les échanges de regards, la marche hésitante des scènes, disent beaucoup, par delà les péripéties surnuméraires, de la relation qui est en jeu entre le père et le fils. C’est la tension fragile de ce fil qui est suggérée, entre deux rabrouements et un réflexe de pudeur. Dommage que Payne ait un peu trop sacrifié cet aspect pour le long épisode des retrouvailles dans le Nebraska. 
 
 
Nebraska est un film multiple qui embrasse des approches contradictoires. Il paye son tribut au cinéma indépendant et à l’esprit désenchanté du Nouvel Hollywood sans en cultiver les aspérités. Son affabilité, ses bons sentiments, en font une comédie largement consensuelle. Reste cette mélancolie subtile qui ne cesse de traverser le film. Elle en freine le rythme comme pour mieux retenir le personnage paternel et en fixer la photographie. Les figures du muet, les silences, les pantomimes corporels, participent de ces petits à-coups qui sont autant de regains d’enfance. En découle un alliage chancelant mais suffisamment singulier pour charmer l’attention, à défaut de convaincre pleinement.
 
 
photos  © MerieWallace  © 2013 Paramount Pictures.  All Rights Reserved

 

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