Artisan consciencieux d’un cinéma populaire de qualité, Alberto de Martino va emprunter la même voie que ses collègues italiens au cours des années 70 et 80. Après s’être illustré dans les genres en vogue au cours des années 60, que ce soit le péplum (Persée l’invincible), le western (Django tire le premier) ou l’épouvante gothique (Le Manoir de la terreur), le cinéaste va recycler les grands succès américains au point de gagner la réputation d’un faiseur un tantinet roublard de « copies carbones ».  Citons, à titre d’exemples, un pastiche de James Bond (Opération frère cadet) et des décalques du Parrain (Le Conseiller) ou de La Malédiction (Holocauste 2000).

En 1974, L’Exorciste de William Friedkin triomphe sur les écrans du monde entier. A l’instar des morts-vivants de George Romero qui constituèrent un filon inépuisable pour les artisans du bis transalpin, le film de Friedkin va donner lieu à une multitude de succédanées et c’est dans ce contexte qu’Alberto de Martino réalise son Antéchrist.

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Le film débute par une cérémonie religieuse dans la nuit romaine : des pénitents réclament en hurlant l’absolution, un homme aliéné se suicide sous les yeux d’Ipppolita (Carla Gravina) qui récupère une image à laquelle elle associe immédiatement une connotation diabolique…

Ippolita est paralysée des jambes depuis l’enfance à la suite d’un accident de voiture. Elle vit désormais avec son père et son frère dans un palais somptueux. Au cours d’une séance d’hypnose, elle voit ressurgir des visions d’une vie antérieure où elle fut une sorcière possédée (à tous les sens du terme !) par Satan. Peu à peu, la malédiction semble se perpétuer et l’on comprend que le diable cherche à utiliser le corps d’Ippolita pour donner naissance à son fils…

Prévenons d’emblée le spectateur néophyte : L’Antéchrist a parfois des allures de parfait plagiat de L’Exorciste. En effet, on retrouve la plupart des scènes « choc » du film de Friedkin chez de Martino : les éructations de la possédée, le langage particulièrement ordurier et  blasphématoire du diable, les crachats de bouillie verdâtre, la scène de lévitation, la profanation d’une église et même la tête tournée à 180° lorsque Ippolita se débarrasse d’un jeune homme qu’elle a préalablement séduit.

Toute la deuxième partie du film est très similaire à celle de L’Exorciste et on n’échappe pas au vieux prêtre qui vient secourir la possédée. La différence entre les deux films vient principalement des effets-spéciaux puisque ceux de L’Antéchrist ont pris un petit coup de vieux, notamment ces transparences désuètes utilisées lors de la scène de lévitation.

En revanche, on n’aurait tort de ne voir dans ce film qu’un ersatz maladroit du « best-seller » américain. Si Alberto de Martino se réapproprie sans vergogne certaines scènes de L’Exorciste et toute la thématique de la possession diabolique, il en propose aussi une vision toute personnelle, notamment grâce à cette manière toute italienne de ne jamais reculer devant aucun excès. Démarquage, certes, mais avec des scènes démentielles que n’auraient jamais osées le film original et une folie baroque qui n’a existé que dans le cadre de ce cinéma d’exploitation italien.

A ce titre, la séquence du sabbat est évidemment la plus emblématique et sans doute la plus belle du film. Ippolita, couchée sur son lit, est assaillie par ses souvenirs et réalise qu’elle fut la victime sacrificielle d’une bacchanale diabolique au cœur d’une forêt. Au milieu de corps nus en train de copuler, elle est ligotée, contrainte d’ingurgiter la tête d’un crapaud décapité, de boire son sang et de lécher l’anus d’un bouc (on pourra constater au cours de ce passage que de Martino maîtrise en tout point l’art du montage !). Enfin, un monstre mi-homme, mi-bouc (représentation classique de Satan) finit par la violer. Au-delà de l’imagerie classique de cette scène de sabbat (on songe au classique de Benjamin Christensen La Sorcellerie à travers les âges), c’est la splendeur visuelle et onirique de la séquence qui éblouit. Aidé par la splendide photographie d’Aristide Massaccesi (plus connu sous le nom de Joe D’Amato), Alberto de Martino joue la carte d’une mise en scène extrêmement picturale (plans larges, lumières bleutées…) et parvient à rendre ce passage aussi envoûtant que troublant.

Ces jeux d’éclairage (rouge, bleu), on les retrouve lors de la scène finale où Ippolita s’enfuit dans la nuit romaine en courant. Que ce soit lors de cette course folle ou dans la manière de mettre en valeur les décors (le somptueux palais où vit la famille d’Ippolita, les statues qui ornent de longs couloirs…), Alberto de Martino rejoint un peu la tradition des grands « coloristes » du cinéma italien, que ce soit Mario Bava ou Dario Argento.

Enfin, il faut aussi souligner que ce qui distingue cet Antéchrist de L’Exorciste réside essentiellement dans l’atmosphère méditerranéenne du film. Contrairement au film de Friedkin qui se concentrait essentiellement sur le quotidien d’une famille américaine « moyenne » ; de Martino montre ici le poids de la religion catholique et ses manifestations les plus superstitieuses (lamentations, flagellations…). En renvoyant, en flash-back, à la vie antérieure d’Ippolita et en montrant sa condamnation en tant que sorcière, le cinéaste s’inscrit cette fois dans la longue tradition du cinéma d’épouvante gothique et ses proverbiales malédictions ancestrales. Le cinéaste joue également la carte de la transgression en abordant de front certains tabous comme l’inceste puisque Ippolita voue un amour exclusif à son père,  jalouse sa nouvelle compagne et qu’elle finira par coucher avec son frère. Là encore, dans le cadre de la très catholique Italie, cette histoire de possession diabolique est une manière d’explorer un rapport très ambigu à la religion, entre dévotion fanatique et rejet radical, mais à la sexualité, à la fois entravée et omniprésente.

Au bout du compte, L’Antéchrist mérite beaucoup mieux que sa réputation de pâle copie « bis » de L’Exorciste. Présenté en version intégrale et dans une très belle copie (merci Le Chat qui fume !), ce film est très caractéristique de ce que purent faire à une époque les artisans du cinéma d’exploitation italien : s’emparer de sujets déjà-vus pour les distordre et en proposer des variations outrancières, baroques et traversées par des éclairs de folie furieuse…

Suppléments : Pour ne pas gâcher la fête, le film est accompagné des présentations très instructives de David Didelot (qui s’apprête à sortir un livre sur Bruno Mattei : on en salive d’avance !) et de Christophe Gans (qu’on ne présente plus). Le même Gans revient sur la bande-originale signée Ennio Morricone et Bruno Nicolai tandis que l’assistant de Joe d’Amato à la photo, Adolfo Troiani, témoigne de son expérience sur le tournage du film.

 

L’Antéchrist

(Italie – 1974 – 107 min)

Réalisation : Alberto de Martino

Scénario : Alberto de Martino, Gianfranco Clerici, Vincenzo Mannino

Photographie : Aristide Massaccesi (Joe d’Amato)

Musique : Ennio Morricone, Bruno Nicolai

Interprètes :  Carla Gravina, Mel Ferrer, Alida Valli, Arthur Kennedy

Éditions Le Chat qui fume

Sortie en DVD le 5 avril 2016  

A propos de Vincent ROUSSEL

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