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« Vanishing Point (Les Deux Voyages de Suzanne W.)« , le cinéma-théâtre-concert réussi de Marc Lainé.

Vanishing-Point

Le premier voyage de Suzanne W. (Sylvie Léonard), c’est celui qu’elle entreprend depuis son garage où, arrimée qu’elle est au volant de sa voiture, elle s’abandonne aux gaz qui tout envahissent. Ce faisant, elle part. Enfin. Et quand sa tête lentement faiblit, s’affaisse et touche le klaxon, c’est un deuxième voyage qu’elle prépare dans une semi-conscience vaporeuse et fardée : celui des souvenirs…

Dans cette vie-là, Suzanne s’en va aussi, mais sur la route canadienne cette fois-ci. La route, c’est celle de la Baie James, une route de 600 kilomètres qui relie Matagami à Radisson et qui tout emporte. L’espace, les forêts, les lacs gelés et les tempêtes de neige : il y en a plein en territoire cri. Pas étonnant d’ailleurs que les fantômes s’y réveillent… Et lorsqu’elle croise sur le bord de la route le jeune auto-stoppeur Tom (Pierre-Yves Cardinal vu chez Xavier Dolan) parti à la recherche de l’étrange et insaisissable Jo (Marie-Sophie Ferdane déjà croisée chez Volodia Serre) dont il est éperdu amoureux, le voyage prend une toute autre direction, celle bien sûr de l’inattendu…

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La route de la Baie James

Le road trip, s’il est une forme bien identifiée au cinéma et en littérature, n’est pour autant pas familier des exigences scéniques du théâtre (cf. Les Autonautes de la Cosmoroute).

« Pour moi un road trip en voiture dans l’espace clos d’une cage de scène était forcément un voyage mental. En me confrontant à la réalité à la fois âpre et magnifique de Eeyou Istchee, le cœur de la nation cri, en découvrant la culture des Amérindiens, qui croient à plusieurs réalités, à un monde où les morts et les vivants cohabitent, j’ai réalisé que j’avais trouvé le lieu idéal où situer mon histoire et lui donner tout son sens », Marc Lainé à propos de Vanishing Point.

Pourtant, en installant sa voiture au beau milieu de la scène, Marc Lainé (le metteur en scène de Vanishing Point) impose, et cela sans aucune équivoque avant même que la pièce ne commence, la forme qui sera la sienne. En jeu, il use d’un habile procédé d’écrans pour créer l’illusion du déplacement. Emprunté au cinéma, le subterfuge fonctionne contre toute attente parfaitement sans apparaître pour autant gadget. Le voyage se fait film rétroprojeté et se resserre sur les visages, apportant une dimension cathartique plus qu’intéressante et originale à l’ensemble, sans pour autant le phagocyter. Les comédiens évolueront tout à la fois à partir de là dans la voiture et sur scène, figurant le voyage comme les étapes. Ce faisant, le spectateur suit, captivé, les pérégrinations de Suzanne et de son énigmatique passager comme il suivrait l’intrigue d’un film sur grand écran. Il y a de la tension, une gestion pertinente et très cinématographique du suspens et bien évidemment, de l’émotion.

Mais si les codes sont bien ceux du cinéma, nous sommes encore au théâtre et les apparitions de Jo aux alentours de la voiture seront là pour sans cesse le rappeler.

(c) Marc Lainé

(c) Marc Lainé

Le septième art a toujours été très présent dans le travail de Marc Lainé, notamment au niveau des références et de cette gestion si particulière du cadre omniprésente dans ses scénographies récentes (cf. récemment le Little Joe mis en scène par Pierre Maillet à partir de la trilogie culte de Morrissey).

Dans Vanishing Point pourtant, il explose le plateau en l’ouvrant par le haut, préférant resserrer son cadre sur un écran excentré. Judicieux, ce choix convoque les références de manière précise et complète parfaitement les thématiques et autres clins d’œil empruntés à la littérature et au cinéma américains. On pense inévitablement au givré Fargo des frères Cohen ou bien encore aux voyages beat de Jack Kerouac

« Les road novels et les road movies sont des genres littéraires et cinématographiques qui appartiennent à la contre-culture américaine (Sur la route de Kerouac ou La Ballade sauvage de Terence Malick par exemple). Les paysages que l’on y traverse sont généralement ceux du Grand Ouest des États-Unis. Mais ces routes et ces déserts sont d’abord des espaces métaphoriques. C’est cette dimension symbolique du road trip qui m’intéresse avant tout : loin de tout réalisme, un road trip sur scène est forcément un voyage mental, une virée fantasmatique à travers des paysages imaginaires », Marc Lainé à propos de Vanishing Point.

En convoquant une nouvelles fois des effets de cinéma, Marc Lainé se livre à un travail d’ambiance et parvient à recréer l’hiver, glaçant au passage ses spectateurs. Il y a de la neige, du vent… Nous sommes sur la route avec les personnages, nous sommes dans les forêts et comme eux, nous sommes gelés.

(c) Marc Lainé

(c) Tunde Deak

Afin de renforcer cette dimension cinématographique omniprésente, Marc Lainé a convoqué les musiciens du groupe Moriarty pour composer et jouer en direct la bande originale de Vanishing Point. Si dans Memories from the Missing Room ou bien encore Spleenorama – les deux précédents spectacles de Marc Lainé qui déjà exploraient cette forme si particulière de cinéma-théâtre-concert – les morceaux joués en live apparaissaient tels des parenthèses oniriques, la musique est ici plus organique et s’intègre parfaitement à l’ensemble sans jamais dénoter ni paraître accessoire.

« La musique rock est évidemment associée aux road-trips et l’expérience menée avec les Moriarty sur Memories from the missing room m’a donné envie de prolonger ce travail sur les interactions entre musique live et théâtre. Pour Vanishing Point, j’ai invité les musiciens du groupe Moriarty à écrire la bande originale de ce road trip, une B.O. qu’ils interprèteront sur scène et qui constituera un élément essentiel de la narration. En assumant et en précisant à nouveau une écriture résolument « pop » et un travail sur le fantastique, je souhaite néanmoins pour ce nouveau projet développer une atmosphère plus sombre et mélancolique que dans mes précédentes créations », Marc Lainé à propos de Vanishing Point.

(c) Marc Lainé

(c) Stéphane Zimmerli

Si l’ambiance de ce Vanishing Room est effectivement plus étrange et sombre que ses deux précédentes propositions, elle est aussi plus maîtrisée. Écrite dans une économie d’effets superflus, l’intrigue de Vanishing Point, classique dans les thématiques qu’elle aborde, distille un sentiment d’inconfort mêlé d’étrange bienvenu. Évoquant avec pertinence et retenu le chamanisme ainsi que le retour à la nature, Marc Lainé parvient à rendre cohérent son spectacle, le décor nourrissant l’histoire et inversement, tout en continuant d’ancrer certaines images (les présences fantomatiques, les chambres d’hôtel,  les lacs gelés…) comme des figures désormais incontournables de son théâtre. Ce faisant, Marc Lainé apparaît comme un chercheur d’ambiance sans cesse expérimentant, de spectacle en spectacle, une forme totale d’art scénique tout à la culture américaine dévoué.


Vanishing Point – Images de répétitions par Theatre_de_Chaillot

Dans Memories from the Missing Room et Spleenorma, Marc Lainé cherchait l’équilibre entre théâtre, cinéma et musique. Dans Vanishing Point, il le trouve enfin.

Jusqu’au 17 avril au Théâtre National de Chaillot.

Conception, installation et mise en scène : Marc Lainé
Musique : Stephan Moriarty-Zimmerli, Thomas Moriarty-Puechavy, Vincent Moriarty-Talpaert, Charles Moriarty-Carmignac (les musiciens du groupe Moriarty)
Son : Morgan Conan-Guez
Lumière : Kevin Briard
Costumes : Elen Ewing
Vidéo : Baptiste Klein et Benoît Simon
Collaboration artistique : Tünde Deak
Assistanat à la scénographie : Aurélie Lemaignen

Avec : Marie-Sophie Ferdane, Sylvie Léonard, Pierre-Yves Cardinal, Stephan Zimmerli, Thomas Puechavy, Vincent Talpaert et Charles Carmignac

Production : La Boutique Obscure.
Coproductions : CDN de Haute-Normandie Petit Quevilly/Rouen/Mont-Saint-Aignan, le Théâtre National de Chaillot, le CDDB- Théâtre de Lorient Centre Dramatique National, la Ferme du Buisson Scène Nationale de Marne-la-Vallée, l’Espace Go de Montréal, la Comédie de Saint-Etienne – Centre dramatique national, la Scène nationale 61.

Construction décor – ateliers de la Comédie de Saint-Etienne.
Résidence à la Ferme du Buisson et au CDDB – Théâtre de Lorient.
Avec le soutien de la SPEDIDAM.

A propos de Alban Orsini

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