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« Une Mariée à Dijon », m.e.s. Corine Miret et Stéphane Olry

Manger au théâtre, c’est désormais possible et même vivement conseillé… Un régal déconcertant autant que gourmand.

La nourriture au théâtre est en pleine démocratisation. Que ce soit sur scène (« Manger » de Boris Charmatz) ou bien encore dans la salle (« Verein… à cent guerres de la paix dans le monde », de Christophe Meierhans), les propositions alliant dégustation et spectacle sont légion depuis quelques années, convoquant tout à la fois Rabelais et la gourmandise du verbe haut placé.

Avec « Une Mariée à Dijon », le duo Stéphane Olry et Corine Miret de la Revue Éclair étonne et questionne notre rapport à la langue, qu’elle soit dans les mots ou la nourriture, avec une expérience immersive surprenante.

(c) Alban Orsini

(c) Alban Orsini

Arrivés dans la salle principale dans laquelle tout se joue, les spectateurs sont invités à gagner leur table respective autour de laquelle ils sont placés. Ils font ainsi rapidement connaissance avec leurs voisins, ils échangent. Ils rient, ils s’amusent et commentent. Les codes du repas convivial sont aussitôt convoqués sans aucune difficulté. Pourtant, quelque chose détonne déjà car à y écouter de plus près, c’est bien tous qu’ils chuchotent. Sans doute sont-ils intimidés par le lieu de théâtre lui-même et par la mise en scène des tables que la lumière isole et nappe comme d’autant de petites ilots autonomes et fragiles voguant sur une mer noire d’encre de seiche…

La nappe est à carreaux, les couverts, un peu vieillis, en argent.

(c) Alban Orsini

(c) Alban Orsini

Et puis le menu, qui passe de main en main, est étudié, disséqué. Il s’agit d’un repas « frugal » (entendons « léger », on nous a prévenu), concocté à partir des produits du Château de la Roche-Guyon. Il est commenté, on s’interroge sur quelques mots :

« Patidou ?

_ Je ne sais pas.

_ Qu’est-ce que c’est que ça, un patidou ? »

Ou bien quelques associations :

« Betterave et sauge ?

_ Je ne sais pas, vraiment. »

L’entrée arrive finalement – une salade cristal donc composée d’un duo de betteraves crues et cuites et d’un fromage blanc saugé. Elle est tout d’abord expliquée puis, une fois servie, étudiée, poussée qu’elle se retrouve au centre de l’assiette, sur le bord. On finit par y goûter. Du bout des lèvres. Valider ou invalider. « Ce petit fromage blanc saugé… » Puis tout est mangé.

Et alors que les « spectateurs » finissent leur entrée, Corine Miret fait la sienne, toute de noir vêtue. La lumière est tout à coup subtilement plus discrète et la comédienne, bien au centre, de se lancer.

(c) Bellamy

(c) Bellamy

Le deuxième repas peut ainsi commencer et il est une autre découverte, celle d’un auteur américain Mary Frances Kennedy Fischer (1908-1992), spécialiste des « récits culinaires » venue à Dijon pour y vivre et y écrire. Au travers d’une anecdote distillée dans le livre « Une Mariée à Dijon », la comédienne Corine Miret retranscrit à merveille cette voix si particulière du début du siècle dernier et le lieu qu’elle décrit, l’auberge de Monsieur Racouchot. De la succession des plats à l’ambiance si particulière du restaurant, tout prend ici vie dans un mélange subtil d’odeurs et de saveurs. L’immersion est ainsi totale avec ce qui se joue en salle.

« C’est là-bas, je le comprends seulement aujourd’hui, que j’ai commencé à mûrir, à étudier, à faire l’amour, à manger et à boire, bref, à être moi-même plutôt que celle qu’on s’attendait à me voir être. C’est là-bas que j’ai appris qu’il est bienheureux de recevoir, appris aussi que tout être humain, si vil soit-il, mérite d’être pour moi un objet de respect et même d’envie, car il sait quelque chose que je ne serai peut-être jamais assez vieille pour savoir, ni assez sage, ni assez bonne ni assez tendre », Une Mariée à Dijon, Mary Frances Kennedy Fischer (Editions du Rocher).

Grande bourgeoise, Mary Frances Kennedy Fischer étonne par son féminisme, sa modernité, et cette façon de ne jamais vraiment juger qui que ce soit.

Objectivement, si on est subjugué par la maîtrise et la précision de Corine Miret – toute en mouvements de mains et de bras quand ce n’est pas le voilage et la dentelle de crêpe qui  frottent un peu subtilement dans le silence religieux autant que gourmand – on ne peut rester que circonspect face aux grognements et autres borborygmes de son camarade et violoncelliste Didier Petit qui, parce qu’il prend en charge certains des personnages du récit (dont Monsieur Racouchot), plombe la subtilité de ce qui est joué par la comédienne. Un petit bémol donc, qui n’enlève rien à la prestation superbe de la comédienne qui porte le tout en campant un personnage en tout point sensible et émouvant.

(c) Bellamy

(c) Bellamy

Il y a enfin cette chose de passionnante qui fait se rencontrer deux registres différents : le repas et le spectacle. Si chacun de ces domaines possède ses propres codes, force est de constater qu’ils ne se marient pas si facilement. Ainsi, le spectateur peut se surprendre à être gêné de manger ou bien encore de faire du bruit avec ses couverts alors que devant lui se joue une scène des plus intimistes portée par une artiste investie. Un jeu s’établit alors qui passe par le regard de la comédienne si proche, et qui, parce qu’il prend naissance très exactement dans sa pupille pour venir en bouche, renforce la cohérence d’un spectacle gourmand.

Une expérience intéressante qu’il tarde de revivre sous une autre forme. Et puis l’envie de suivre un peu plus le travail de Corine Miret.

A découvrir jusqu’au 21 février 2016 au Théâtre de l’Aquarium.

A propos de Alban Orsini

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