« Une chambre en Inde », m.e.s. Ariane Mnouchkine

« Comment vous raconter le souci que je me fais pour vous ? »,

Ariane Mnouchkine.

Une chambre qui a bien du mal à faire face aux courants d’air.

Ariane Mnouchkine s’est toujours nourrie du théâtre mondial pour construire ses propositions ; il s’agit d’ailleurs bien là d’une quasi-constance remarquable dans son art. Le théâtre dansé indien s’est ainsi révélé vecteur de choix pour la metteuse en scène, étroitement lié qu’il est à l’histoire-même du Théâtre du Soleil depuis sa création en 1964 (ce dernier en ayant convoqué les formes variées (Kathakali, Bharata Natyam, Kûtiyattam…) dans de nombreux spectacles auparavant).

« Tout le Théâtre du Soleil, je dis bien tout le Théâtre du Soleil, techniciens, bureau, tout le monde, à ma demande […] tout le monde est allé en Inde. J’avais plusieurs raisons à cela. Pour les comédiens et les musiciens, c’était évident, c’est- à-dire que je voulais qu’ils aient l’occasion de se plonger ou de se replonger dans un certain bain », « Le prix de l’expérience. » Contraintes et dépassements dans le travail de groupe, rencontre publique entre Ariane Mnouchkine et Eugenio Barba, 8 mars 2016

Pour sa nouvelle proposition Une chambre en Inde, c’est le Therukoothu (théâtre de rue du sud de l’Inde) que le Théâtre du Soleil se propose de sublimer avec comme objectif affiché celui de donner à voir en temps réel la création d’un spectacle à partir de l’actualité parfois brûlante d’un monde plongé dans le chaos.

« […] nous avons commencé à étudier une forme de théâtre dansé, le Therukoothu. C’est une forme plus populaire et plus rude que le kathakali, d’une rudesse paysanne. Comme d’autres formes traditionnelles, le Therukoothu rencontre des difficultés face à la télévision, aux médias… Les troupes ont moins d’argent et cet art pourrait disparaître. La disparition de formes d’art ou d’artisanat est aussi une réalité qui touche profondément Ariane« , Duccio Belluci Vannuccini, comédien, à propos d’Une Chambre en Inde, propos recueillis par Marie-Laure Basuyaux, juillet 2016 (dossier de presse).

« Une chambre en Inde » © Michèle Laurent

« Une chambre en Inde » © Michèle Laurent

Après un Macbeth très ancré dans le texte shakespearien et le classicisme imposé par ce dernier, Ariane Mnouchkine souhaitait renouer avec cette construction du théâtre qu’elle affectionne particulièrement, celui de la création collective et des improvisations.

« Nous essayons d’élaborer une situation, de décider d’un lieu. Avec deux ou trois accessoires sommaires on construit un espace dans la chambre, puis on construit les étapes de notre scène, et enfin on improvise. Ariane nous fait ensuite des retours, nous donne des clés pour aller plus loin et l’improvisation que nous avons réalisée intègre une liste. Tout est filmé, les improvisations valables sont transcrites. Nous continuons ensuite à alimenter cette liste avec de nouvelles idées, puis nous reprenons certaines improvisations pour voir si elles tiennent, si elles cadrent avec l’évolution du spectacle car le thème initial varie au fil du temps. Certaines scènes qui ont pu nous paraître hilarantes lorsque nous les avons jouées finissent par disparaitre finalement parce que nous réalisons qu’elles sont trop verbales. Il y a des thématiques que nous abordons plusieurs fois, par exemple celle de la condition de la femme. Nous faisons des recherches, nous utilisons des sources différentes, nous essayons d’avoir beaucoup d’informations, d’avoir le plus « d’armes » pour comprendre le monde« , Duccio Belluci Vannuccini, comédien, à propos d’Une Chambre en Inde, propos recueillis par Marie-Laure Basuyaux, juillet 2016 (dossier de presse).

Mu par le « désir de confronter cette forme théâtrale à notre épopée politique contemporaine », le travail en Inde du Théâtre du Soleil s’est effectué avec la volonté constante de lier la création du spectacle (dans son essence et son écriture mêmes) aux événements ébranlant le monde. Ne pas vouloir occulter la réalité dans la poésie et l’imaginaire de l’Inde mais bien au contraire s’en nourrir.

« Nous avons l’habitude d’avoir à notre disposition une « table de presse ». Dans la mesure où nous parlons du monde, il nous faut les nouvelles du monde. Sur cette table sont rassemblés des journaux de toutes tendances, de Marianne à Valeurs actuelles, du Figaro à Charlie hebdo, de la presse française comme de la presse étrangère : le New York Times, El Pais, Courrier international, etc., nous observons tous les points de vue pour nous faire une idée. […] Certains sujets ont été pris là, dans la presse, et au début, on les travaille de manière presque littérale, de manière brute. Un djihadiste a égorgé sa mère à Raq qa car elle lui avait demandé de fuir avec lui. Il a été forcé de l’égorger devant eux : comment vais-je raconter ça, la terreur du monde aujourd’hui ? Un jeune capable d’égorger sa mère au nom d’une idéologie. Très vite, on a des transcriptions du texte qu’on a dit. On reprend ces improvisations dans un deuxième temps, on voit si elles fonctionnent ou pas. Ariane nous guide, nous fait sentir ce qui est trop illustratif ou trop explicatif« , Sébastient Brottet-Michel à propos d’Une Chambre en Inde, propos recueillis par Marie-Laure Basuyaux, juillet 2016.

« Une chambre en Inde » © Michèle Laurent

« Une chambre en Inde » © Michèle Laurent

Une chambre en Inde raconte donc un moment de la vie de la jeune (et quelque peu hystérique) Cornélia, fille d’un metteur en scène fantasque (répondant au doux nom symbolique de Lear) venu en Inde avec toute sa troupe de théâtre pour y trouver l’inspiration. Abandonnée du jour au lendemain par son père, Cornélia se retrouve forcée de réfléchir à l’avenir du spectacle initié par lui. À grand renfort de visions, de rêves et de rencontres, c’est au Monde avec un grand M qu’elle s’adresse par le biais du seul vecteur qu’elle connaisse : le théâtre. Ce dernier devient alors pour elle, langage universel.

Ainsi et de manière, reconnaissons-le, peu subtile, le personnage de Cornélia se veut être le double fictionnel d’Ariane Mnouchkine, portant par son tempérament autant que ses terreurs nocturnes, tout le questionnement de la metteuse en scène – et par extension de l’ensemble du Théâtre du Soleil – sur sa propre création. La mise en abyme n’est donc pas escamotée, le spectacle abordant frontalement les problèmes de l’inspiration, de la légitimité de l’art et de la représentation de la violence. C’est d’ailleurs sur cette dernière problématique que s’attarde le plus le spectacle : comment montrer l’horreur indicible du monde ? Par l’image froide et glaçante de ce petit garçon hagard perdu dans les décombres en Syrie ? Par la métaphore d’un conte indien sur la misogynie ? Par l’humour ? Jusqu’où peut-on et est-on autorisé, en tant qu’artiste, à aller pour parler du monde ? Et surtout, en quoi le théâtre est-il indispensable pour le représenter ?

« Ceux qui disent que le théâtre n’est pas indispensable, on les zigouille »

« Une chambre en Inde » © Michèle Laurent

« Une chambre en Inde » © Michèle Laurent

Dans sa forme, Une chambre en Inde puise bien évidemment dans le théâtre indien (le Mahabharata, le combat de Brima et du monstre Hidimba,…), mais pas seulement puisqu’on y trouve également la farce (le sur-jeu, les emphases…), le théâtre de boulevard / le vaudeville (les portes qui s’ouvrent et se ferment, les entrées fracassantes…), le réalisme magique, le théâtre élisabéthain, le théâtre d’aventure, le théâtre contemporain (les rétroprojections, le sous-titrage…), classique, russe… autant de modes permettant de convoquer toutes les facettes de notre société dans la forme pour donner du fond et créer le dialogue.

« Je vais vous donner quelques pistes pour entrer dans le spectacle : nous travaillons sur ce qui menace le monde, les êtres, leur dignité, la beauté », Ariane Mnouchkine, 2 mars 2016 (dossier de presse).

Si on comprend bien l’idée maîtresse (oserait-on, le fil ?) d’Ariane Mnouchkine d’invoquer le monde du théâtre comme reflet du théâtre du monde, le message qu’elle transmet enfonce des portes ouvertes et tire parfois l’ensemble vers une naïveté embarrassante. Que reste-t-il une fois le spectacle terminée ? Quel est son message ? La guerre est un mal, la pollution un danger, la misogynie une vison d’un autre temps… puis, en guise de conclusion : il faut garder espoir, le théâtre permet cela, car il est tout…

Mouais… pas vraiment convaincu…

« Une chambre en Inde » © Michèle Laurent

« Une chambre en Inde » © Michèle Laurent

À trop se regarder le nombril avec insistance, Une chambre en Inde retombe à la façon d’un soufflé, et cela malgré une ambition louable, des décors sublimes et des comédiens vraiment tous brillants. En lorgnant vers la facilité, les raccourcis et l’émotion parfois trop sucrée, le spectacle finit par embarrasser voire agacer. Très touchante dans la candeur et la simplicité de son raisonnement, la troupe du Théâtre du Soleil – sa metteuse en scène en chef de file – ne parvient jamais à prendre la hauteur nécessaire pour créer le débat et préfère alterner séquences dantesques et sincèrement maîtrisées (les scènes indiennes sont en effet tout simplement impressionnantes) avec d’autres bien plus gênantes (l’imitation d’un jeune homme des banlieues est particulièrement inconfortable pour le spectateur, tout comme les scènes des djihadistes incompétents qui frisent franchement le malaise quand on les confronte à la réalité du terrain syrien… et que dire de celles, hystériques, de Cornélia, un personnage qu’on aurait souhaité voir moins souvent tant elle finit par taper sur les nerfs). Plus de recul et de fond, un ensemble moins brouillon, plus mature sur ces sujets épineux et terriblement contemporains auraient été nécessaires. Il n’était peut-être pas encore temps de le faire, tout du moins pas ainsi.

Pour résumer, Une chambre en Inde parvient à dépayser grâce à des séquences de groupe maîtrisées mais on ne peut malheureusement pas lui pardonner ses séquences embarrassantes et son fond parfois trop naïf.

A découvrir au Théâtre du Soleil jusqu’au 21 mai 2017.

(c) Alban Orsini

(c) Alban Orsini

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