Dans ce pays d’Haïti d’où est originaire Rose-Esther Guignard, il n’existe pas de frontières entre le rêve et la réalité. Les contes haïtiens plongent dans un univers où la réalité se confond avec l’imaginaire, le magique et le fantastique.

Au cours de ses études littéraires accompagnées d’une option cinéma et audiovisuel, la jeune femme développe sa passion pour le théâtre en fréquentant l’association du Cercle laïque de Dreux.

Aujourd’hui, accompagnée par le danseur et percussionniste Jean Tauliaut, dans une mise en scène d’Anne Quesemand, Rose-Esther Guignard rassemble deux contes fantastiques haïtiens : Tézin, le poisson amoureux et Milis et la Reine des Poissons dans le spectacle intitulé Il était une fois aux Caraïbes. Deux grandes histoires d’amour où les poissons côtoient les humains et où il est question aussi de jalousie et de trahison.

Tézin, le poisson amoureux relate l’histoire d’une jeune fille qui fait une merveilleuse rencontre en allant chercher de l’eau à la rivière. Tézin, « le poisson merveilleux aux écailles dorées comme le soleil », peut-il tomber amoureux d’une jeune fille ? La jeune fille Mélina peut-elle aimer un poisson « étincelant de mille couleurs » ? Rose Esther Guignard incarne avec sensibilité tous les rôles de ce conte mélancolique sur la jalousie, l’envie et l’amour impossible.

Créé en 2007 dans le cadre des Deuxièmes Pressions de la Scène, Tézin, le poisson amoureux obtient plusieurs prix : Prix de la FNAC et deux jours de résidences à l’Atelier à spectacle de Vernouillet (28) ; Prix de la meilleure œuvre originale, en 2012, à Savigny-sur-Orge aux 12émes Rencontres des Jeunes Théâtre (avec le soutien de la SACD). Le texte, illustré par Robin Grolleau, a été édité chez L’Harmattan.

Milis et la Reine des Poissons raconte la merveilleuse rencontre de Milis le pêcheur  dans les eaux de la mer des Caraïbes : « une créature fantastique, magnifique, mi-femme, mi-poisson : la Reine des Poissons qui enchaîne les hommes de son amour exclusif, pour l’éternité … ». Comment donneront-ils naissance à des jumeaux ? Qui vaincra la bête monstrueuse à sept têtes qui crache des flammes de feu énormes par chacune de ses sept gueules ? Qui fera disparaitre la « monstrueuse diablesse aux énormes yeux rouges qui s’enflamment et dont les dents sont tranchantes comme des machettes » ?

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Dans un autre registre, la jeune conteuse franco-haïtienne continue d’explorer le patrimoine culturel haïtien, toujours avec son complice Jean Tauliaut, et raconte une série de petites histoires facétieuses dans Les aventures de Bouki & Malice : Bouki, souffre douleur de son compère, est toujours prêt pour de nouvelles mésaventures tandis que Malice passe son temps à jouer des tours et à imaginer des projets diaboliques.

Ces deux acolytes, qui font aujourd’hui partie du patrimoine culturel haïtien, trouvent leurs origines dans les traditions orales rapportées par les esclaves venus d’Afrique à l’époque du commerce triangulaire.

Que retrouvez-vous dans les contes haïtiens ? Qu’est-ce qu’ils évoquent pour vous ?

« …la parole du conteur, c’est le son de sa gorge, mais aussi sa sueur, les roulades de ses yeux, son ventre, les dessins de ses mains, son odeur, celle de la compagnie, le son du ka et tous les silences. Il faut y ajouter la nuit autour, la pluie s’il pleut, les vibrations silencieuses du monde. » – Solibo Magnifique, Patrick Chamoiseau.

Dans les contes haïtiens, je retrouve mon enfance idéale sur la terre chaude de mon pays, mon île natale, la terre de mes ancêtres venus d’Afrique, de ma patrie, de mon Haïti chérie !

Les parfums, les odeurs de patates douces et de maniocs boucanés dans le feu en écoutant des histoires à se tordre de rire comme Bouki e Malis, qui font pleurer comme Tezen, Ti Soufri/Ti pye Zoranj… Des blagues, des devinettes :

Tout Rond sans fond ? Bague.

Habillez sans sortir ? Lit.

Je suis un chien mais je ne suis pas un chien ? Une personne…

La vie, les mises en gardes, la culture, le savoir, les chants se retrouvent tout simplement en moi.

Tout cela me fait tout d’abord penser à ma grand-mère qui n’est malheureusement plus de ce monde depuis le 1er Mars 2011. Je me rappelle de moi, petite, la tête sur les genoux de ma grand-mère qui me racontait des histoires. Sans les contes, je n’ai plus de vie. Ils m’ont déjà sauvé aux moments le plus durs de ma vie. Quand arrive le moment opportun où le héros doit faire le choix de vivre ou de mourir, il choisit la vie et l’histoire continue. Cela m’évoque la VIE !

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Comment vous les êtes-vous appropriés ? Qu’y avez-vous apporté ?

La narration était déjà en moi, elle fait partie de moi. Je pense de plus en plus aujourd’hui que c’est inné chez moi.

J’étais faite pour vous raconter des histoires, transmettre mon savoir, ma culture, mes contes, mes racines. Ma culture haïtienne est très importante pour moi. Je l’ai transportée dans mes bagages en quittant mon île pour aller de l’autre côté de l’océan.

Toutes ces histoires, chansons, comptines, jeux chantés et dansés étaient en moi, dans ma chair, dans mon cœur, dans ma tête et dans mon âme.

La transmission orale est essentielle, existentielle pour moi. Si je peux vous raconter des histoires aujourd’hui, c’est grâce au bouche à oreille. L’ORALITE. J’ouvre grand mes oreilles et me laisse envahir, transporter, pénétrer par les mots, les sons, les récits, les histoires, les voix, les devinettes, les blagues, les chants et je suis moi. Je suis devant vous et je vous les transmets et vous, vous vous les réappropriez pour les transmettre à votre tour. VIVE L’ORALITE.

Les contes m’ont apportés beaucoup de choses tout comme ma double culture. Ce n’est pas tout le monde qui a la chance d’avoir une double culture et de pouvoir faire un choix et s’en servir. Je sais de quoi je parle car j’en ai beaucoup souffert… Aujourd’hui, c’est une énorme chance pour moi, de pouvoir partager ma culture haïtienne avec le monde entier et à tous ceux qui veulent bien m’entendre. J’apporte mes histoires aux gens, de la joie, la découverte de mon île. Un souffle de VIE !

 

Pourquoi l’eau et les poissons occupent-ils une si grande place dans la mythologie haïtienne ?

Tout d’abord, Haïti est une île en plein milieu de la mer des Caraïbes. Nos ancêtres venus d’Afrique ont traversé l’océan dans des bateaux d’esclaves apportant avec eux le Vaudou  et tout ce qui a construit la mythologie haïtienne : les dieux et les esprits qui jouent un rôle essentiel, les dieux de la mer, des rivières, des fontaines, les sirènes, les fleuves, les pécheurs…

Par exemple,  Damballah Wedo est un dieu-roi marié à Aïda, la maîtresse du ciel. Il peut s’identifier au fleuve de l’Artibonite, qui irrigue la vallée fertile. Il est parfois conçu comme un « serpent-loa » qui vit sur les arbres, particulièrement près des cours d’eau.

Le dieu Agwè est celui de la mer, celui des marins et des pêcheurs… Je pense que l’eau fait partie de notre vie, elle est ancrée en nous car c’est la vie même. Mes ancêtres, depuis leur déportation de l’Afrique, de la Guinée en bateau par la mer, lorsqu’ils meurent, ils retournent en Guinée…

Nous aimons beaucoup l’eau, mais en même temps nous en avons peur… D’ailleurs, beaucoup d’haïtiens ne savent pas nager.

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Vous avez troqué une guitare contre des percussions. En quoi cela influence-t-il votre mise en scène ?

Je n’ai rien fait, cela s’est fait tout seul et je suis très contente et comblée car j’ai gagné au change.

Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir rencontré Jean Tauliaut à la première édition du Festival Kanoas, organisé par Jean Michel Martial. Je lui ai proposé de travailler avec moi. C’est un percussionniste formidable. Nous partageons la scène, les récits, les chants, la danse… C’est un sacré changement dans la mise en scène, mais ça fait du bien de partager, de donner du texte à mon musicien, d’avoir l’espace à nous deux, de ne pas avoir quelqu’un sur la scène qui ne fait que de la musique. C’est EXTRA…

L’Aventure artistique est merveilleuse et elle ne fait que commencer. C’est encore mieux quand on la partage. Mes contes sont bien colorés grâce à Jean Tauliaut, danseur, chorégraphe, joueur de conque de lambi et percussionniste. C’est un voyage sensationnel et nous formons un très bon DUO de CHOC.

 

Vous semblez être attirée par les univers fantastiques…

Peut-être que c’est lié à mon enfance, les histoires racontées, entendus, provoquée pour me faire peur, nous faire peur : les loups-garous, les zombies, les Tonton-Macoutes. Je me souviens que l’on racontait des histoires après le coucher du soleil, dans le noir, à la lueur d’un feu ou des bougies, des récits avec des chants d’incantations ou de sortilèges, des diables, des zombies… C’était excitant et en même temps terrifiant. Des histoires qui me faisaient trembler à en faire des cauchemars. Mais qu’est-ce que c’était bien !

Propos recueillis par e-mails en février 2017.

 

IL ETAIT UNE FOIS AUX CARAÏBES

Récit : Rose-Esther Guignard

Mise en scène : Anne Quesemand

Percussions : Jean Tauliaut

Samedi 8 avril, 2017, 18H : http://www.vieillegrille.fr/tiki-read_article.php?articleId=739#&panel1-3

 

LES AVENTURES DE BOUKI & MALICE

Dimanche 9 avril, 18H : http://www.vieillegrille.fr/tiki-read_article.php?articleId=749#&panel1-6

à La vieille grille.

1, rue du Puits de l’Ermite

Paris 5éme.

Métro Place Monge, Ligne 7.

Réservations au 01 47 07 22 11 ou à vieillegrille@gmail.com.

A propos de Thomas Roland

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