« Rêve et Folie », m.e.s. Claude Régy

« Je suis à moitié né, je suis complètement mort »,

Georg Trakl.

Rêve et Folie, le (peut-être) dernier soupir du monstre.

Rêve et Folie serait son dernier spectacle, alors forcément, un peu plus que pour une autre de ses propositions et avec une certaine appréhension mêlée de tendresse, le spectateur est au rendez-vous de cette nouvelle mise en scène de Claude Régy.

« Les vraies fins ne finissent pas », Claude Régy, Dans le Désordre (Actes Sud).

Entre rêve et folie donc, le voyage est une nouvelle fois précis et sensible : il réside dans un auteur. Après Vesaas et Maeterlinck, Claude Régy, du haut de ses 93 ans, choisit le poète austro-hongrois Georg Trakl comme cœur battant mais vacillant de cette dernière expérience sensorielle.

« LA TRISTESSE

Quelle violence, bouche sombre,
Au-dedans de toi, forme faite
Des nuées d’automne,
Du calme d’or du soir ;
Un torrent au reflet verdâtre
Dans les cercle d’ombre
Des pins fracassés ;
Un village
Qui meurt pieusement en des images brunes.

Voici que bondissent les chevaux noirs
Sur le pâturage brumeux.
Ô soldats !
De la colline où mourant le soleil roule
Se déverse le sang rieur —
Sous les chênes
Sans voix ! Ô tristesse grondante
De l’armée, un casque étincelant
Est tombé en sonnant d’un front pourpre.

La nuit d’automne vient si fraîche,
Avec les étoiles s’illumine
Au-dessus des débris d’os humains
La moniale silencieuse », Georg Trakl, crépuscules et Déclin, (NRF, Gallimard).

Pharmacien militaire, l’auteur traîne derrière lui une aura sulfureuse (une relation incestueuse avec sa sœur Margarethe notamment) autant que mélancolique. Dépressif, il meurt d’une overdose de cocaïne à seulement 27 ans, laissant une œuvre d’une noirceur implacable à la limite du morbide. C’est à partir de ce matériel à la teneur mmortifère que Claude Régy bâtit son spectacle, formellement dans la lignée de ses précédentes pièces.

(c) Pascal Victor

(c) Pascal Victor

Scénographiquement, Rêve et Folie se place dans une épure esthétique notable : une sorte d’arche semblant de pont, recouvre la hauteur de la scène, rappelant au passage les travaux du metteur en scène à La Ménagerie de Verre à Paris (une salle connue pour sa faible hauteur). Le silence et l’obscurité est une nouvelle fois ici radicale, le comédien se faisant poète solitaire autant que clochard céleste.

« […] il y a des gens qui ne supportent pas l’obscurité, c’est fréquent, je l’ai constaté sur beaucoup de spectateurs. Je me souviens avoir fait un spectacle dans la prison pour femmes, à Rennes ; beaucoup de prisonnières s’étaient mises à hurler au moment du noir. Le noir est une chose difficile à supporter. Cela nous met en relation avec tout ce qu’il y a d’obscur dans l’être humain. Par ailleurs, j’essaie toujours d’obtenir une qualité de silence, une concentration avant même que le spectacle ne commence. Pour moi il est très important que le public se prépare dans le silence à entrer dans une œuvre où le silence va être une source d’expression primordiale. Et le sombre est l’accompagnement logique du silence. Il faut se battre contre beaucoup de choses pour retrouver cette part essentielle. Moins on éclaire, moins on explique, et plus on ouvre des territoires où l’imaginaire peut se développer en toute liberté », Claude Régy à propos de Rêve et Folie, propos recueillis par Gilles Amalvi (dossier de presse).

Au niveau de l’interprétation, nous retrouvons, seul en scène comme il l’était déjà dans l’émouvant La Barque le Soir, le comédien Yann Bourdaud. Physique et précis, son jeu très chorégraphié redonne à voir le texte de Trakl avec force et justesse. Il faut dire que Claude Régy n’a pas son pareil lorsqu’il s’agit de retranscrire la concision d’un texte dans ses mots-même, les transposant dans un espace sensoriel intense et organique.

« Il faudrait maintenir une dimension où les choses sont aussi dans les mots et non pas seulement dans une réalité tangible. […] L’écriture est un lieu privilégié de résistance, de survie. Je crois à cette force subversive et positive de l’écriture », Claude Régy, Dans le Désordre (Actes Sud).

(c) Pascal Victor

(c) Pascal Victor

Si tout est très tenu dans cette nouvelle expérience, les mots de Trakl n’atteignent pourtant pas autant que ceux de Vesaas. Absconse, désincarnée, la voix de l’auteur austro-hongrois peine à trouver sa place au milieu de l’épure scénique : il est question en vrac mais sans réelles attaches tangibles, d’une famille, d’un viol, d’oiseaux… mais rien ne se dessine assez vraiment pour construire un voyage comme pouvait le faire la noyade du personnage de La Barque le Soir ou bien encore le suspense construit autour des personnages énigmatiques de Maeterlinck dans Intérieur. De même, en fracturant étrangement la bande son, Claude Régy fait sans cesse sortir le spectateur de la rêverie, le décalant de facto du propos comme le ferait un disque rayé avec la musique.

Yann Bourdaud nous livre quant à lui et sans grande surprise une partition impeccable, assurance de son implication sans faille au texte autant qu’à son metteur en scène. De la même façon, le travail du son de Philippe Cachia et de la lumière d’Alexandre Barry est tout aussi remarquable, contribuant à faire de Rêve et Folie un spectacle immersif indéniable mais un peu bancal.

Si Rêve et Folie est une nouvelle expérience sensorielle implacable de Claude Régy, elle se joue sur un fil, celui de son auteur, Georg Tarkl, qu’il saisisse ou bien glisse. C’est à voir, dans tous les sens du terme.

A voir jusqu’au 21 octobre 2016 au Théâtre des Amandiers à Nanterre dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

A propos de Alban Orsini

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