Première rétrospective en France du photographe Fernandino Scianna – MEP

Né en Sicile en 1943, ancien étudiant en lettres et philosophie à l’université de Palerme, féru de littérature, Ferdinando Scianna s’est fait connaître dès l’âge de 21 ans avec la publication de Feste religiose in Sicilia (Les fêtes religieuses en Sicile), écrit en collaboration avec l’écrivain Leonardo Sciascia. Le livre décrit, dans une esthétique proche du néoréalisme italien, la dimension rituelle et la ferveur des manifestations religieuses en Sicile, et a été distingué par une mention au Prix Nadar en 1966. Egalement photographe de mode – il a ainsi travaillé pour Dolce & Gabanna, avec une série sur le mannequin Marpessa dans les rues de son enfance, ce qui donne un aspect documentaire à ses clichés – Scianna est membre de l’agence Magnum, où il a été introduit en 1982 par Cartier-Bresson. Cela montre bien en quoi il échappe à toute catégorisation.

L’exposition qui se tient à la MEP rassemble une sélection de photographies en noir et blanc, issues de différentes séries réalisées à partir des années 1960. La force de ses photographies tient, il me semble, tant à leur sens aigu de la composition qu’à leur dynamisme. En effet, Scianna saisit des moments, des instants fugaces, qui viennent contrebalancer la grande géométrie de ses compositions :
 

 

Une des parties de l’exposition s’intitule « La géométrie, la compassion », rappelant le titre d’un des ouvrages qu’il a publié (La géométrie et la passion), et traduisant en quoi Scianna jamais ne tombe dans l’un de ces deux extrêmes.

En plus de sa sensibilité formelle, j’ai été sensible au sens de l’ironie de nombre des photographies de Scianna. Ainsi, par exemple, la photographie de la Vierge sur l’arme brandie à Beyrouth, ou le portrait de Topor, coincé entre deux schémas comparant une « bonne » et une « mauvaise hygiène ».

La qualité de l’accrochage de l’exposition est aussi à souligner. Plusieurs œuvres mises côte à côte se répondent, comme cela est le cas pour les deux suivantes :

 
 

Deux mondes, dans ces deux photographies, s’opposent : celui des femmes et celui des hommes d’un côté, celui des enfants (de la vie ?) et celui des ombres (de la mort ?) de l’autre. On retrouve également les deux pôles de la pratique de Scianna : d’un côté, sens de la composition et sensibilité graphique, de l’autre, photographie humaniste évoquant Cartier-Bresson ou encore Depardon (comme, par exemple, son travail sur l’hôpital psychiatrique San Clemente).

Deux autres photographies ont retenu mon attention, et elles m’ont semblé là aussi se répondre. D’un côté, la photographie d’une malade psychiatrique, avachie sur un banc, dont le motif du vêtement reprend celui des graviers du sol :

 
 

La photographie incite à une réflexion sur la folie : est-ce une dissolution dans la réalité, ou au contraire une déconnexion d’avec celle-ci ?

Et un peu plus loin, comme en écho, a été accrochée une photographie prise à Osaka, montrant un Japonais à l’ombrelle, sous un cerisier en fleur, illustrant la communion de l’homme avec la nature.

De cette salle j’ai toutefois été moins sensible aux sous-parties qu’a distinguées l’accrochage (« Les fenêtres sont des miroirs », « Bagheria », « Proches lointains ») qui m’ont semblées factices et creuses. J’ai aussi pu regretter, notamment pour la photographie montrant des femmes portant des néons, à Bénarès, l’absence de cartels explicatifs.

Enfin, deux citations ponctuent le parcours, incitant à une réflexion sur la photographie :

« Je ne prétends pas – je ne prétends plus – changer le monde avec mes photographies. Je m’obstine à croire, cependant, que les mauvaises photographies le rendent pire. »

La question de la position du photographe face au monde est récurrente dans l’histoire de la photographie. Je pense ainsi à Robert Frank : « Je ne crois pas que la photographie puisse faire quoi que ce soit pour améliorer la vie ou aider à prendre conscience. »

« Mon métier est de photographier, et les photographies ne sont pas les moyens de construire des métaphores. Les photographies montrent, elles ne démontrent pas. »

Cela pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’art, dont l’on peut parfois regretter sa visée démonstrative – comme cela est le cas, ironiquement, de l’exposition qui se tient à l’étage du dessous de la MEP, le festival Art Outsiders.

« Je crois que l’on peut inverser le lieu commun qui veut que la photographie soit le miroir du monde : le monde est aussi le miroir du photographe. »

Manière pour lui d’assumer la part de subjectivité inhérente à sa démarche.

Je termine sur une longue citation qui mérite d’être recopiée in extenso :

 
« S’il y a une chose que je revendique vraiment avec fierté c’est que la photographie est pour moi un métier. Le débat sur la photographie comme art m’est totalement étranger. Affaire d’étiquette, de vanité, de frustrations sociales, de marché. Si la photographie n’est pas un art, tant pis pour l’art. Je suis convaincu qu’en un siècle et demi, la photographie – le cinéma et la télévision sont ses enfants – a changé de fond en comble notre vision du monde. Je pense aussi qu’il en a été ainsi parce que la photographie est restée attachée à notre rapport au monde, à l’histoire, parce qu’elle est restée une pratique artisanale, à la manière des ateliers de la Renaissance, ce qui lui a épargné bien des impasses où une grande part de l’art contemporain s’est fourvoyé et où la photographie semble, malheureusement, vouloir aussi se précipiter. »
 

Jusqu’au 11 octobre 2009
Maison Européenne de la Photographie
5/7 rue de Fourcy, Paris 4ème

 

 

 

 

 

 

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