"Marsiho", m.e.s. Philippe Caubère – Maison de la Poésie de Paris

On sait Philippe Caubère très attaché à Marseille, sa ville de naissance et c’est donc tout naturellement qu’il interprète Marsiho, un texte évocateur et magnifique du marseillais et poète André Suarès.

 
Le texte d’André Suarès, s’il est exigeant, n’est pas élitiste pour autant. Ne s’agissant pas d’un écrit pensé pour le théâtre, il requière une certaine attention pour en saisir pleinement la poésie.
 
« Celui qui naît et grandit à Marseille n’a pas besoin de partir : il est déjà parti. Comme ils rencontrent tous les visages et tous les peuples de la terre, entre les allées de Meilhan et les ports, la plupart des enfants ne rêvent pas de voir le monde. Un petit nombre d’autres brûle, au contraire, de tout quitter et de mettre cap au large. Plus fort que le désir de la mer, la nostalgie d’ailleurs. Où ? Ailleurs. À quelle fin ? Ailleurs. Pour quoi ? Ailleurs est le nom du pays inconnu, le plus beau des pays. Ailleurs, le pays où l’on n’est pas et où l’on pourrait être ; celui où nul n’a été, jusqu’à ce qu’on y soit », André Suarès, Marsiho.


(c) Michèle Laurent
 
Pourtant, Philippe Caubère parvient, par son interprétation brillante et précise, à insuffler à cette longue description de presque deux heures ce qu’il faut de rythme et d’humour pour la rendre facilement abordable. Le spectateur ne s’ennuie à aucun moment et les différentes séquences s’enchaînent agréablement. La mise en scène est sobre, le décor minimaliste (une simple chaise) et l’éclairage discret. De cette façon le comédien place le texte de Suarès au centre même du spectacle et c’est avec un plaisir non feint que l’on découvre ou redécouvre cet auteur qui reste malheureusement peu connu du grand public.
 
« Par un matin de pierre dure, au temps de Pâques, entre avril et mars, si tu peux rester debout sur le balcon de Notre-Dame-de-la-Garde, quand souffle le mistral et que l’équinoxe joue à la balle avec les bateaux sur la mer, tu fais, sans quitter le roc, la traversée de la tempête la plus sèche qui soit au monde. Regarde Marseille sortir du sommeil, secouer la première paresse qui suit le réveil, et se ruer à la vie de nouveau. Tiens-toi ferme à la rampe. Tu es sur le pont du plus haut bord entre tous les navires; tu n’as peut-être pas ton bon sens si tu te crois à l’ancre. le ciel craque. La grande haleine éparpille le soleil en poudre d’or; elle vibre; jamais elle n’est tarie, jamais elle ne retombe; elle se tisse elle-même en rayons qui dansent. Et les trombes blanches de la poussière se poursuivent dans les rues et les chemins, comme si la terre secouait sa farine. L’air blanc est de pierre; de pierre blanche, la ville. Au loin, les Accoules en pierre rose ont un air de laurier en fleurs; et tout est pris dans l’étau de la mâchoire en pierre bleue du ciel et de la mer », Marsiho, André Suarès.
 
La scène du mistral est magistralement rendue par Philippe Caubère qui, par de simples gestes et la mise en mouvement de sa veste, réussit à retranscrire toute la férocité de ce vent mythique de la Provence, transformant ce dernier en véritable personnage qu’il est nécessaire de combattre pour parvenir à rester debout ou tout du moins à garder une certaine contenance.
 
(c) Michèle Laurent
 
Loin des clichés que l’on se fait des Marseillais, Marsiho est également une très sensible évocation des habitants de la cité, à l’image de cette tenancière de bar, Mme Caillol, sorte de madone omnipotente à la gouaille rocailleuse ou bien encore de ces passagers du tram qui s’écharpent pour un peu d’espace.
 
En filigrane de cette évocation de Marseille, Marsiho est également le prétexte pour Suarès d’aborder la difficile condition de l’artiste ainsi que l’ingratitude de cette ville pour ses enfants.

 

(c) Michèle Laurent
 
Philippe Caubère, seul sur scène face aux murs nus de la Maison de la Poésie, est comme d’habitude parfait, ses mots ciselés et ses gestes précis. Ainsi, lorsqu’il fait mine de fumer, il va jusqu’à imiter les restes de tabacs sur ses lèvres qu’il dégage de ses doigts, preuve s’il en est qu’au théâtre, tout est important, même le plus insignifiant.
 
Un spectacle magnifique pour renouer avec toute la beauté d’une des villes les plus belles de France.

A voir jusqu’au 13 janvier 2012 à la Maison de la Poésie.
 

A propos de Alban Orsini

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