L'Exposition « Europunk » à la Cité de la Musique

 

Désajustez vos bas résille les filles

Déchirez vos pantalons les avortons

Épinglez vos croix gammées

Revoilà les « Bazooka »

On va visiter l’Euro-Punk !

Jonny Rotten alias John Lydon


À l’origine, l’Académie de France à Rome, dite Villa Medicis, propose en 2011 une exposition consacrée au mouvement punk dans sa
version européenne et dans sa dimension spécifiquement visuelle. Est notamment faite la part belle au « groupe » (au collectif) français Bazooka composé de « graphistes ». L’organisateur est le directeur du lieu, Éric de Chassey, qui travaille entre autres avec le journaliste britannique Jon Savage, connu pour ses écrits sur les Sex Pistols.
Il y a quelques jours, s’est ouverte à la Cité de la Musique l’exposition « Europunk » qui comprend cette partie visuelle à laquelle a été ajoutée une partie concernant la musique.

Un bon moment à passer, dans un cadre noir adapté… Une exposition qui a ses défauts et ses qualités – nous allons tenter de les pointer -, mais qui, à notre avis, est assez originale pour ne pas être manquée. Que ceux qui voient à priori une muséification, une institutionnalisation de ce qui fut hyperdynamique et subversif, fondamentalement marginal, se posent la question des conditions dans lesquelles ils écoutent actuellement, ne serait-ce que chez eux, un groupe comme les Clash : ils descendent au garage ou restent dans le salon près de la chaîne hi-fi dernier cri ?… Et puis qu’ils regardent le nom de la multinationale au sein de laquelle le label d’origine a peut-être été englouti !

On peut voir des pochettes de disques, des affiches, des pages de journaux ou fanzines, quelques vêtements (Vivienne Westwood, Elizabeth de Senneville)… Écouter et regarder des clips ou apparitions télévisuelles d’acteurs du mouvement, des films-documents sur la musique et l’apparence punk. Lire des panneaux qui proposent une double chronologie, celle qui concerne l’actualité de la deuxième moitié des années soixante-dix, et celle qui concerne la musique.
Les textes sont, globalement, dans les divers lieux de présentation, peu nombreux, concis. Ces caractéristiques leur permettent de ne pas alourdir la visite. Mais ils empêchent malheureusement parfois, au niveau de l’exposition elle-même, indépendamment du catalogue dont l’achat est peut-être rendu ainsi volontairement plus nécessaire, toute analyse approfondie sur le mouvement. Cela dit, on se rend compte aussi, par là même, du caractère non
intellectuel de celui-ci – qu’on le considère comme sous-culture ou contre-culture. Celui-ci qui cherchait avant tout l’expression immédiate d’un ressenti parfois non travaillé, la dépense d’énergie vitale et parfois quasi infralangagière, si l’on peut dire. Une expression est d’ailleurs utilisée qui vaut ce qu’elle vaut : "expressionnisme infantilisant".
Il est intéressant que certains paradoxes du punk ne soient cependant que pointés du doigt par cette économie au niveau des commentaires écrits sur les murs du lieu. À chacun aussi d’approfondir la question, de se creuser la tête, de se rappeler que ces paradoxes sont spécifiques à beaucoup d’autres mouvements, notamment au 20e 
siècle : une révolution sans cause et qui veut pourtant changer le monde ; un mouvement artistique qui est fondé sur la négation de l’Art…

On regrette que, au niveau de ces panneaux ci-dessus évoqués, une mise en rapport entre, d’une part, les événements qui ont marqué le mouvement, et, d’autre part, le contexte politique, économique et social, ne soit pas clairement effectuée. Que certains faits soient mentionnés, mais sans explications. En 1971, sort Electric Warrior de T.Rex. Oui, et alors ? Et pourquoi T.Rex et pas Bowie et son Ziggy Stardust – le père putatif de Johnny Rotten -, Slade ? Pourquoi ne pas mettre mieux en rapport, par exemple, les Clash et la révolution sandiniste ?

Mais on apprécie les informations concernant les premières occurrences du terme de « punk ». Cela permet de réfléchir, pour soi-même, pendant ou après la visite de l’exposition, sur le fait qu’un mouvement ne naît jamais ex nihilo, mais a toujours des origines auxquelles il est plus ou moins directement lié. Même pour le punk, qui voulait faire radicale rupture avec le passé et le rock commercial du présent, table rase – ce qui était naïve ignorance et ingénieux calcul. Manque quand même, de notre point de vue, un travail suffisant sur les influences subies par les punks, sur les musiques, les artistes qui ont annoncé, permis l’éclosion du mouvement. Et, en aval, un travail sur l’évolution, la transformation du punk en New Wave… Joy Division, c’est peut-être un peu court… La référence au constructivisme, via le travail de Malcolm Garrett ou Peter Saville, n’est pas assez développée, elle apparaît comme la bouée de sauvetage pour des organisateurs en mal de références « culturelles »…


Pochette signée Malcolm Garrett


Quelques lieux permettent une activité ou interactivité ludique : par exemple, un espace où tout un chacun peut jouer de la guitare et de la batterie. Le punk, ce fut apparemment la musique mise à la portée de n’importe qui. Un autre espace permet de créer son propre badge de manière quasi artisanale. Sympathique, notamment pour les plus jeunes, mais pas indispensable.

Bienvenus sont, en ouverture d’exposition, les clichés du « groupe » (du collectif) Belle Journée En Perspective (BJEP). Ils tentent et parviennent à saisir l’air du temps avec lequel les punks vont rompre, le contexte dans lequel ceux-ci vont se déchaîner, et à restituer l’atmosphère provocatrice, décadente, hédoniste du mouvement. Tout cela en de très beaux noirs et blancs.

Sont également à voir les petits films de Captain Zip. Zip capte en super 8 l’image de punks lambda dans les rues de Londres. C’est en muet et cela donne une belle authenticité à ce qui est montré et un goût de saine et tendre mélancolie.

La vision du film de Wolfgang Büld, « Punk In London », qui date de 1978 ne doit pas être ratée. En prise directe avec le mouvement, Büld choisit de filmer surtout les musiciens punk de base que les maisons de disques ignoreront, ceux qui portent les idéaux les plus sincères de contre-culture, d’asocialité, de refus de tout compromis avec le Système, même s’ils manquent manifestement d’une certaine conscience de ce qu’est la réalité. Ressort de l’ensemble l’amertume des acteurs représentés à l’image face à la récupération qui n’a pas tardé – c’était joué d’avance ! – et à l’attitude de certains groupes qui ont tout fait pour réussir, devenir les stars qu’ils étaient censés dénoncer. Et aussi le fait que le punk, qui représentait la volonté des jeunes de tout milieu social – mais souvent des adolescents qui venaient de couches sociales défavorisées -, qu’ils sachent jouer d’un instrument ou pas, de dépenser leur énergie et leur agressivité en musique saturée et primitive, et en pogos, a créé en certain moments et lieux un véritable bordel sonore et dansant, à la fois drôle et étonnant… Dans les salles de concert, un mélange confus et hurlant des musiciens et du public qui, dans l’esprit de chacun, se valaient et pouvaient être interchangeables.

Sont évoquées de ce point de vue, ailleurs dans l’exposition, les divergences qui existaient au sein du mouvement, les différences d’orientations, les variations dans les modalités d’engagement ou de désengagement suivant les « artistes » et les pays… Et c’est une bonne chose, même si l’on peu juger que cela ne ressort pas suffisamment… Un exemple : « Le groupe Crass, dénonçant Clash comme vendu au capital, construit toute son activité sur l’engagement politique et social. Il fonctionne comme un collectif dont l’imagerie est confiée à Gee Vaucher. Son logo combine tous les symboles de l’oppression, au nom d’un message anarchiste ».


Le « commando graphik » Bazooka, « fouteur de merde », voit, on l’a dit, son travail reconnu. Formé, animé à partir de 1974 par des dessinateurs et peintres étant passé par les Beaux-Arts : Kiki Picasso (Christian Chapiron), Loulou Picasso (Jean-Louis Dupré), (Electric Clito) Olivia Clavel, Jean Rouzaud, pour les plus connus. Bazooka est une entité qui propose et impose des dessins, peintures, collages ; qui intervient dans des revues et journaux comme Actuel, L’écho des Savanes, Métal Hurlant, Hara Kiri, Libération… ; qui crée ses propres fanzines ou magazines : Loukhoum Breton, Bien dégagé autour des oreilles, Activité sexuelle normale, Bulletin Périodique….
Comme le déclare le directe
ur de la Villa Medicis, Bazooka a sa place dans l’histoire de l’art et une place doit lui être faite et trouvée.
En Bazooka, se synthétisent violemment des influences venues aussi bien du dadaïsme, du constructivisme, de Warhol ou Lichtenstein, de la bande dessinée, de la représentation pornographique, de la propagande visuelle des régimes totalitaires, de la publicité dans les pays industriels… Tout cela étant bien sûr transcendé par le(s) style(s) particulier(s) de chaque artiste du collectif. Le but est de faire exploser l’ennemi – l’establishment – avec ses propres armes, de détourner les
canons de l’art majeur mais aussi mineur, de donner une vision lucide – faite à la fois de distance et d’identification assumée – de l’état de la société de consommation, de la nature des sociétés pseudo-démocratiques…

Olivia Clavel avec qui nous avons discuté, qui affirme beaucoup apprécier Éric de Chassay, être très contente de travail d’exposition effectué, a eu un moment cette phrase que nous citons en substance : « Le punk, en France, c’était nous ». Intéressant. Il y a eu de la musique punk en France, mais il est vrai que, comme on l’a souvent noté, le rock et l’Hexagone font deux… La substance punk se devait peut-être de passer par d’autres médias, mode d’expression… C’est une question…

Lou Reed, par Olivia Clavel
 

Une dernière remarque pour conclure : tout commissaire d’exposition doit faire des choix. Celui qui soutient la présente exposition est de se concentrer sur l’Europe – France et Grande-Bretagne principalement, mais aussi Pays-Bas ou Italie… On comprend dès lors que le punk américain, pourtant si fort et poétiquement inspiré, soit laissé de côté. Sa prise en compte aurait, cependant, peut être permis de mieux souligner les spécificités du versant européen.

À consulter :

Sur l’exposition à la Cité de la musique :
http://www.citedelamusique.fr/minisites/1310_europunk/index.asp
Quelques films de Captain Zip :
http://www.southendpunk.com/html/captainz.html

Sur le groupe BJEP :
http://www.telerama.fr/musique/belle-journee-en-perspective-la-face-cliche-du-punk,103855.php
Sur le groupe Bazooka et le travail d’Olivia Clavel :
http://www.larevuedesressources.org/olivia-clavel-les-fluorescences-du-corps-noir,1245.html

http://www.standardmagazine.com/bazooka/


Europunk la culture visuelle punk, par Eric Chassey

 

 

A propos de Enrique SEKNADJE

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